Lundi 22 octobre 2007

LA GRAPPE DE RAISIN

Pièce en trois actes.

Par Lilianof

Personnages

Traubé : pasteur luthérien

Helena : sa femme

Frida : fille aînée de Traubé 19 ans

Olia : sœur de Frida, 16 ans

Nadya : 14 ans

Boris Alexandrovitch Ismaïlov : Président du Kolkhoze

Ivan Ivanovitch Lepkine : Secrétaire du Parti

Smirnov,

Volodsky et

Vassiliev : prisonniers de droit commun

Pankratov et

Trophime : prisonniers « politiques »

Andreïev : délégué au culte du KGB

Gorenko : Gardien

Des gardiens.


La scène est en U.R.S.S. au début des années 60

L’action s’inspire de faits réels.

Source d’information : « Victimes triomphant par la foi » d’Hermann Hartfeld © 1977 éditions des Catacombes, pages 263 à 271.


PROLOGUE

Le goulag. Une cellule ; six lits superposés. Une table, des chaises. Côté cour, une grille, la porte de la cellule, et un couloir dans lequel Gorenko circule.

Traubé, mourant, est alité.

TRAUBE - SMIRNOV - VOLODSKY - VASSILIEV - GORENKO

TRAUBE

Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié.

SMIRNOV

Le voila qui recommence !

TRAUBE

Que ton règne vienne.

VOLODSKY

Ta gueule, bigot !

TRAUBE

Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

VASSILIEV

Mais il ne va pas la fermer !

TRAUBE

Donne - nous aujourd’hui notre pain quotidien.

SMIRNOV

Attend ! Je vais te le faire taire à coup de gamelle dans la figure.

VOLODSKY

Arrête ! C’est inutile. Il ne passera pas la nuit, de toute façon.

TRAUBE

Et pardonne - nous nos offenses comme … comme nous aussi …

GORENKO

Pas encore crevé, le bigot ? Mais qu’est - ce qu’il attend ?

VASSILIEV

C’est qu’il a la peau dure, ce fumier. Et il en est à son vingt - huitième ‘Notre - Père de la journée.

GORENKO

Tu t’amuses à les compter ?

TRAUBE

Et pardonne - nous nos offenses, comme nous …

VASSILIEV

Vingt - neuf !

SMIRNOV

Boucle - là, cureton hypocrite.

TRAUBE

Pardonne - nous nos offenses, comme nous pardonnons …

SMIRNOV

Comment ose - t -il se permettre ? Comment ose - t-il prier ? Un salaud de cette envergure, une ordure accomplie.

VASSILIEV

Nous ne sommes pas des saints non plus.

VOLODSKY

Qui sommes - nous dans ce goulag ! Des voleurs, des meurtriers, des escrocs ? Et des opposants au régime : des dissidents. Mais celui - là a fait bien pire qu’assassiner. Et il prie Dieu à longueur de journée. Mais s’il y avait un Dieu, il ne l’écouterait même pas ! Cette canaille ! Ce monstre ! Cet être infâme !

VASSILIEV

Nous sommes pourtant des hommes sans cœur et sans âmes, des brutes insensibles. Mais les assassins que nous sommes se révoltent devant une telle abomination.

SMIRNOV

J’ai vu le crâne de ma victime s’ouvrir et la cervelle en sortir. Mais quand je pense à ce qu’il a fait, celui - là, j’en ai la nausée.

VASSILIEV

C’est vrai, nous ne sommes pas les plus affreux criminels de la terre, et cela nous réconforte de le savoir.

VOLODSKY

Par moments, nous en tirons même une illusion d’innocence.

GORENKO

Mes pauvres petits agneaux !

TRAUBE

Et pardonne - nous nos offenses …

SMIRNOV

Et le voilà qui remet ça !

VOLODSKY

Boucle - là, ordure !

TRAUBE

Comme nous aussi …

SMIRNOV

S’il y a un enfer, le fond du fourneau sera pour le bigot.

VOLODSKY

Un pasteur ! Vous rendez - vous compte !

VASSILIEV

Le camarade Lénine avait bien raison : Il faut débarrasser vite fait la Russie de cette raclure impérialiste.

TRAUBE (en aparté)

Et pardonne nous nos offenses, comme … comme …

Non, décidément je ne pardonnerai pas. Et pourtant je vais mourir. Comment vais - je me présenter devant le Créateur si je n’ai pas été capable de pardonner leur offense ? Comment le Seigneur pardonnera - t - il les miennes ?

Pardonne - nous nos offenses, comme nous-mêmes …

Non.

Seigneur, quelle tourment ! Quelle détresse !

Je sens la mort venir, ma respiration est de plus en plus faible, mon sang stagne dans mes veines comme une eau croupie.

Accorde - moi Seigneur, avant de me reprendre, de dire le « Notre Père » en entier sans mentir. Donne - moi la force de pardonner.

Seigneur Jésus, toi qui nous a ainsi enseigné : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux. » aide - moi à vivre cette parole au moment suprême.

N’as - tu pas montré le meilleur exemple d’amour en pardonnant à ceux qui t’ont cloué sur la croix.

Mais moi, je ne suis pas capable de pardonner ce qu’ils m’ont fait.

Ma vie broyée par un mensonge, ma femme disparue je ne sais où, mes deux filles mortes. Il n’y a que toi, Eternel, qui puisse guérir une aussi terrible blessure. Puisse - t - elle se refermer avant que je vienne à ta rencontre.

Oui, seigneur Jésus, viens moi en aide.

Mais je sens la paix monter en moi. Quelle tranquillité remplit mon être ! Quel sentiment déborde de mon cœur ! C’est toi Seigneur, c’est son amour à nul autre semblable. Tu as écouté ma plainte. Tu m’as répondu. Que ton grand nom soit loué.

(Il s’endort)

SMIRNOV

C’est fait ? Il a enfin passé l’arme à gauche, le faux chrétien ?

VASSILIEV

Pas encore : il dort.

VOLODSKY

La belle affaire, pendant ce temps, on ne l’entend plus radoter.

VASSILIEV

D’ailleurs il n’en a plus pour longtemps. Nous allons bientôt être débarrassé de ce menteur et de ses « Notre - Père ».

SMIRNOV

Cela nous fera de la place pour bouger et pour respirer.

GORENKO

La place ne restera pas longtemps libre. Les clients se bousculent derrière la porte. Et vous ne devinerez jamais qui va occuper son lit encore tout chaud.

SMIRNOV

Pas encore un de ces popes de malheur ?

GORENKO

Oh ! Non ! Du beau monde, croyez - moi. Le président d’un Kolkhoze. Médaillé du « travail socialiste ». Un héros national, ou presque. Il en a fait de belles, ce lascar - là !

SMIRNOV

Et l’autre ! Ce Traubé ! Pasteur Traubé, s’il vous plait. Pasteur grappe de raisin. Il dort toujours. Il ne se réveillera pas.

VASSILIEV

Va-t-on se donner la peine de l’enterrer. C’est encore nous qui allons creuser. Qu’on nous balance ça dans le fleuve. Avec tous les fûts de pyralène qu’on y jette les poissons sont immunisés contre les choses les plus toxiques.

SMIRNOV

Ses cendres finiront par pourrir dans la mer d’Aral.

VOLODSKY

Depuis le temps qu’on détourne l’Amou Daria et la Syr Daria pour irriguer les culture, ils finiront par la mettre à sec, la mer d’Aral. On pourra récupérer ses os dans le fond sans se mouiller les pieds.

VASSILIEV

Je n’avais encore jamais entendu de telles imbécillités. La mer d’Aral à sec ! Vous divaguez à mort !

SMIRNOV

Ça ne change rien pour La Grappe. Qui viendra à son enterrement ? Sa famille ?

VASSILIEV

Il n’en a plus.

SMIRNOV

Sa femme ?

VASSILIEV

Elle l’a laissé tomber. Tu penses bien !

SMIRNOV

Ses amis ?

VASSILIEV

Pareil.

SMIRNOV

Les autres croyants.

VASSILIEV

Pas même ceux du goulag ! Encore moins ceux de son église. Ils ont trop honte. Il est tout seul. Tout seul face à son crime.

SMIRNOV

Tout seul avec sa conscience.

VASSILIEV

Il n’en a pas non plus.

(Traubé se réveille)

TRAUBE

Notre Père qui es au cieux, que ton non soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

SMIRNOV

Mais ça n’en finira donc jamais !

VOLODSKY

Donne nous aujourd’hui notre pain quotidien.

VASSILIEV

Ta gueule !

TRAUBE

Et pardonne nous - nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

(Il meurt).

VOLODSKY

Il de dit plus rien. Cette fois - ci c’est pour de bon. Il est mort, le salopard.

SMIRNOV

Vous en êtes bien sûrs. C’est qu’elle est solide, cette pourriture !

(Les prisonniers se penchent sur Traubé.)

VOLODSKY

Il ne bouge plus, il ne respire plus.

VASSILIEV

Cette fois c’est fini pour lui.

SMIRNOV

Il va s’expliquer avec son Dieu sur son crime.

VOLODSKY

Heureusement pour lui, Dieu n’existe pas, et l’enfer non plus. Il s’en tire à bon compte.

GORENKO

Je vais en informer l’administration.

(Gorenko s’éloigne.)

VASSILIEV

C’est étrange, il règne une ambiance bizarre, depuis l’instant où cette ordure a passé l’arme à gauche.

VOLODSKY

C’est normal, cette raclure partie, ça purifie l’atmosphère.

VASSILIEV

Il y a comme une odeur étrange dans la cellule, un parfum agréable.

SMIRNOV

C’est vrai, je me sens en paix. J’ai l’impression d’être en liberté.

VASSILIEV

Regarde ! Son visage !

SMIRNOV

Qu’est - ce qu’il ?

VASSILIEV

Tu ne remarques pas ?

SMIRNOV

Il a l’air heureux !

VOLODSKY

Il sourit.

VASSILIEV

Vous avez déjà vu quelqu’un mourir avec le sourire ?

VOLODSKY

Moi ? Jamais !

SMIRNOV

Encore moins au goulag !

VASSILIEV

Il a dit quelque chose avant de partir.

SMIRNOV

Sa litanie habituelle.

VASSILIEV

Oui, mais il a ajouté un petit bout de phrase.

SMIRNOV

« Comme nous aussi, nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. »

VOLODSKY

C’est à croire qu’il y a une puissance dans le pardon.

VASSILIEV

Une formule magique qui aide à mourir.

SMIRNOV

Je n’ai jamais pardonné à qui que ce soit ; Je ne sais pas ce que c’est le pardon.

VOLODSKY

Le dernier qui m’a offensé, je lui ai pardonné à coup de couteau dans le ventre. C’est pour cela que je suis ici.

VASSILIEV

Vous savez à quoi je pense ?

SMIRNOV

Je pense peut - être à la même chose.

VASSILIEV

Et si ce gars était innocent ?

VOLODSKY

Ça se saurait ?

SMIRNOV

Mais pourquoi ne l’a - t - il pas dit ?

VASSILIEV

Qui l’aurait écouté ? Qui l’aurait cru ?

SMIRNOV

Je suis vraiment troublé. J’ai presque honte. Ce type a été condamné pour un crime monstrueux. Nous l’avons injurié, nous l’avons battu. Jamais il n’a répondu à notre haine pas la colère. Il supportait tout. Parfois j’avais l’impression qu’il nous aimait.


VOLODSKY

Moi aussi. Comment pouvait - il nous aimer ?

VASSILIEV

J’ai compris : Traubé n’était pas coupable. Avant de mourir, il a pardonné à ceux qui l’ont accusé, et Dieu l’a accueilli dans le paradis.

VOLODSKY

Tu dis des idioties, Vassiliev. Il était coupable, et il est mort avant d’avoir réglé sa dette.

SMIRNOV

Et je te donne un bon conseil : ne dis plus de pareilles bêtises si tu ne veux pas passer les dix - huit ans qui te restent dans une suite tout confort de deux mètres carrés. Dieu n’existe pas. C’est Lénine qui l’a dit ; et le camarade Khrouchtchev est du même avis.

VASSILIEV

Tout de même, il y a dans ce sourire un mystère qui m’échappe.

(Gorenko entre avec deux gardiens. Ils mettent le corps de Traubé sur un brancard et l’emmènent.)

RIDEAU

ACTE PREMIER

Même décor

Scène première

PANKRATOV - GORENKO

La scène est vide au lever de rideau. Pankratov entre dans la cellule, conduit par Gorenko.

GORENKO

Voilà ta chambre d’hôtel, camarade. J’espère qu’elle sera à ton goût.

PANKRATOV

J’en ai connu de moins confortables.

GORENKO

Tu as raison. Ici tu trouveras tout pour te faire plaisir : Un bon lit pour dormir, une table pour manger, une chaise pour t’asseoir, et même une gamelle pour la soupe. D’ailleurs, je ne sais pas si on a le droit d’appeler ça de la soupe. Cent litres d’eau, un kilo de kartocha.1

PANKRATOV

Je n’en demandais pas tant.

GORENKO

Tes petits camarades sont partis casser les cailloux. Ils ne vont pas tarder à rentrer. Ce sont de gentils garçons, même s’ils n’ont pas toujours très bon caractère.

PANKRATOV

Le mien est plutôt conciliant.

GORENKO

Alors tant mieux pour toi. Tu t’entendras bien avec eux. Mais tâche de ne pas trop les asticoter. Ce ne sont pas des refuzniki comme toi. Il ont chacun deux ou trois meurtres sur leur curriculum vitæ.

PANKRATOV

Mon Dieu a protégé Daniel contre les lions. Il saura me protéger contre les hommes.

GORENKO

Dans ce cas, mon ami. Je te souhaite de bonnes vacances dans le Kazakhstan. A propos de ton Dieu, tu vas recevoir la visite de quelqu’un de très important dans ce camp. Il te posera quelques questions. De tes réponses dépendra ton avenir. Réfléchis bien à ce que tu vas lui dire. D’ailleurs, je l’entends qui vient.

(Andreïev apparaît dans le couloir, Gorenko l’introduit dans la cellule.)




Par Lilianof - Publié dans : PLACE AU THEATRE - Communauté : auteurs dramatiques chrétiens
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Lundi 22 octobre 2007

Scène II

PANKRATOV - ANDREIEV

ANDREIEV

Vous êtes le camarade Pankratov, je suppose.

PANKRATOV

En personne.

ANDREIEV

Sergueï Vassilievitch Andreïev, délégué aux cultes du KGB.

PANKRATOV

Enchanté.

ANDREIEV

Laissez nous seuls un moment, Gorenko. Cet individu - là n’est pas très dangereux.

(Exit Gorenko).

Camarade Pankratov, j’aimerais profiter de l’absence de vos compagnons pour discuter avec vous. J’aurais pu vous convoquer dans mon bureau, mais je trouve qu’en restant ici, l’entretien sera moins formel et plus convivial.

PANKRATOV

Trop aimable.

ANDREIEV

Je n’ai pas apporté votre dossier avec moi, mais je l’ai bien étudié. Vous êtes un détenu très intéressant.

PANKRATOV

Et vos compliments sont certainement très intéressés.

ANDREIEV

Sans doute. Vous n’êtes pas à votre première condamnation.

PANKRATOV

Non.

ANDREIEV

Vous avez déjà séjourné cinq ans dans un camp à régime sévère.

PANKRATOV

A Arkhangelsk.

ANDREIEV

Je pourrais savoir pour quel motif ?

PANKRATOV

Je croyais que vous avez étudié mon dossier ?

ANDREIEV

N’abusez pas de ma patience, et faites comme ci je ne l’avais pas étudié. Je veux entendre de votre bouche le motif de votre condamnation.

PANKRATOV

J’ai baptisé une équipe de jeunes gens.


ANDREIEV

Incroyable ! C’est pour cela que vous avez pris cinq ans ?

PANKRATOV

Assurément.

ANDREIEV

Les lois soviétiques autorisent pourtant les pasteurs à baptiser des jeunes gens. A moins, évidemment que vous n’ayez pas respecté la procédure en vigueur.

PANKRATOV

Il est probable que je n’aie pas respecté cette procédure.

ANDREIEV

Ce n’est vraiment pas intelligent ! Et voyez où vous-même l’impatience. On vous demande seulement de ne pas vous précipiter, de laisser mûrir les choses, de laisser à vos amis le temps de réfléchir avant de s’engager.

PANKRATOV

En effet, ce n’est qu’une question de patience. Vos lois anti-chrétiennes imposent à tout un chacun d’attendre l’age de vingt - cinq ans avant de postuler au baptême. Alors seulement, le pasteur doit adresser une demande au délégué aux cultes. Le KGB prend tout son temps pour étudier le dossier du candidat. Si le dossier est accepté, le jeune doit attendre une période probatoire de plusieurs années avant de pouvoir être baptisé. C’est vrai, vos lois autorisent en théorie de baptiser des jeunes, mais dans la pratique, elles leur demandent de vieillir d’abord.

ANDREIEV

Comme vous êtes injuste. Tout cela sert le bien de votre communauté. Elle vous évite de vous encombrer de croyants superficiels qui vous gêneraient par la suite.

PANKRATOV

Vous vous moquez ! Vous n’ignorez pas qu’une fois la période probatoire commencée, vos amis du KGB ne manqueront pas de harceler le candidat jusqu’à ce qu’il se décourage et qu’il renonce. C’est pourquoi les chrétiens véridiques ont décidé qu’il valait mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. La véritable église baptise qui elle veut, quand elle le veut, et selon la procédure qu’elle veux. Elle refuse de se laisser ficeler dans les entraves léninistes.

ANDREIEV

Comme vous y allez ! Nous ne sommes pas des ennemis de la religion. Le camarade Oulianov aurait pu ‘il l’avait voulu, fermer toutes les églises et envoyer tous les croyants dans des camps. Mais il ne l’a pas fait. Il a montré de la compassion pour les pauvres niais qui s’accrochent vainement à un dieu illusoire. Il vous accordé le droit d’exister et de célébrer vos cultes en paix. Il vous a seulement imposé quelques légères contraintes : faire enregistrer vos communautés auprès des autorités et de vous abstenir de catéchiser les enfants et de recruter les jeunes.

PANKRATOV

Le camarade Oulianov est un rusé. Sous une apparence de tolérance, il a voulu serrer l’église dans un étau, serrer de plus en plus fort jusqu’à ce qu’elle éclate. Ainsi l’Eglise du Christ, privée de sang neuf aurait disparue avec l’enterrement du dernier chrétien, et Lénine aurait réussi sa révolution.


ANDREIEV

Je ne vous permets pas de critiquer Lénine. D’ailleurs continuez comme ça et vous rempilez pour 10 ans. Donc, résumons - nous. Vous avez baptisé des jeunes sans autorisation. Vous en avez pris pour cinq ans, que vous avez purgés à Arkhangelsk. Sitôt libéré, vous vous êtes de nouveau livré à vos activités fanatiques et anti - sociales. Malgré tous nos efforts pour vous rééduquer et faire de vous un citoyen honnête et responsable, vous avez récidivé. Et vous avez repris du service pour cinq nouvelles années. Vous me décevez beaucoup, camarade Pankratov. Et pourtant, je voudrais vous offrir une dernière chance.

PANKRATOV

Je suis touché par tant de bonté.

ANDREIEV

Camarade Pankratov, vous êtes un jeune homme cultivé, intelligent, et si ce n’était votre amour pour les idées moyenâgeuses et obscurantistes, vous pourriez être un citoyen soviétique remarquable et respecté. Et c’est ce que nous voulons faire de vous. Nous ne sommes pas des brutes comme vous osez le prétendre. Et nous avons du respect pour la religion. Le camarade Karl Marx disait qu’elle est l’opium du peuple, mais l’opium n’est pas mauvais en lui-même : administré en dose calculée, il devient un médicament. Nous sommes favorables à la foi lorsqu’elle est dispensée avec mesure. Dans un tel cas, elle peu être utile à la nation. Mais nous ne pouvons accepter l’exubérance, l’excès, le fanatisme. Votre foi devient alors dangereuse. Nous ne pouvons pas tolérer non plus des individus qui, sous couvert de la religion, s’opposent à la nation et deviennent des renégats. Vous me suivez, camarade ?

PANKRATOV

Je vous suis, camarade Andreïev.

ANDREIEV

Donc si vous me suivez, je ne vais pas tergiverser d’avantage. Voici ma proposition. J’ai le pouvoir de vous faire libérer dès maintenant. Il me suffit de vous faire un rapport favorable et demain vous sortez. Mais il faut que je trouve de la matière à remplir ce dossier. J’ai besoin d’un peu de bonne volonté de votre part.

PANKRATOV

Je vois très bien où vous voulez en venir. Ils m’ont fait le même coup à Arkhangelsk.

ANDREIEV

Et bien entendu, vous avez refusé de collaborer avec nous ! J’aime les hommes comme vous, opiniâtre comme un centurion, têtu comme un mulet, mais bête comme un âne. Avez - vous bien réfléchi à ce que vous gagneriez à œuvrer pour nous.

PANKRATOV

J’ai eu cinq ans pour y réfléchir.

ANDREIEV

Dans ce cas vous avez réfléchi à loisir. On ne vous demande pas des choses extraordinaires. On ne vous demande pas de trahir votre Dieu comme l’a fait Juda. Vous me signez un document, je vous fais libérer. Vous retrouvez votre femme et vos enfants, ainsi que les jeunes qu vous avez baptisés. Vous serez réinvesti dans votre charge de pasteur, vous pourrez prêcher tous les dimanches, organiser des réunions de prières, des études bibliques et même des colonies de vacances. Votre seule obligation, avouez que c’est bien peut de choses : vous devrez seulement inscrire votre communauté dans un registre d’état et rendre compte de vos activités au délégué aux cultes du parti de votre région. Est - ce que c’est si difficile.

PANKRATOV

En acceptant cela, je laisse la porte de l’église ouverte pour que le pouvoir bolcheviste puisse connaître les chrétiens les plus actifs et les accabler de répressions. Et vous dites que ce la ne s’appelle pas trahir les siens !

ANDREIEV

Donc vus refusez la liberté que je vous offre. Vous rejetez votre dernière chance de retrouver ceux que vous aimez. Ce goulag sera votre dernière demeure. Vous y mourrez, vous y serez enterré. Personne vous pleurera, tous vous auront oublié.

PANKRATOV

J’ai survécu à cinq ans de bagne à Arkhangelsk, je survivrai à cinq autres années parmi vous.

ANDREIEV

Vous vous trompez lourdement, mon cher ami. Souvenez vous d’Arkhangelsk. Les prisonniers devaient construire une route à travers le pays Samoyède. Cette route traversait des marais. En été l’humidité était insupportable. Vous étiez contraints de travailler le corps a moitié immergé dans l’eau croupissante. Beaucoup d’entre vous mouraient de bronchites ou de pneumonies. Quelquefois l’un des camions qui vous transportait sur votre lieu de labeur versait, et les occupants enchaînés périssaient noyés. Chaque jour, nouveau départ pour le chantier ; Chaque jour nouvelle angoisse : Sera - ce moi cette fois ? Et en hiver, les marais étaient gelés, il fallait piocher dans un sol dur comme le roc. Vos gardiens étaient vêtus de parkas bien chaudes, mais on ne vous donnait qu’un tricot de laine. Il fallait agiter les bras vigoureusement au travail pour ne pas s’effondrer dans la neige.

PANKRATOV

Ce tableau est bien réel. Vous semblez bien connaître les camps de l’Arctique.

ANDREIEV

Et ce séjour à Arkhangelsk vous a bien éprouvé, n’est - ce pas. Vous n’êtes plus aussi jeune ni aussi solide qu’avant votre première déportation.

PANKRATOV

Je puis tout par celui qui me fortifie.

ANDREIEV

Même lui ne vous fortifiera plus, cette fois. Le camp d’où vous venez va ressembler à un séjour de vacances pour jeunes pionniers, comparé à ce que vous allez vivre ici. Commençons par parler du climat. Vous trouvez qu’il fait froid chez les Samoyèdes. Savez vous qu’au - delà du cercle polaire les hivers sont plus doux qu’à Moscou. La proximité de l’océan adoucit les températures. Ici nous sommes dans le Kazakhstan : en Asie centrale. Vous allez découvrir le climat continental : des étés brûlants comme en Espagne, des hivers que la Sibérie même nous envie. Par tout temps on vous forcera à travailler très dur à l’extérieur. D’ailleurs vos petits copains ne vont pas tarder à rentrer du chantier, vous pourrez lire les effets de notre beau climat sur leur visage.

PANKRATOV

Les rigueurs du temps sont les mêmes pour chacun.

ANDREIEV

C’est vrai, mais puisque vous persévérez dans votre résistance à la raison et à la vérité, je vous promets que vous serez particulièrement soigné. Je donnerai des ordres pour que vous soyez traité comme un vrai refuznik. Vous croyez avoir été condamné pour cinq ans, c’est ce que vous a dit le juge. Mais ici les juges ce sont nous, les dirigeants du camp. Vous ne sortirez pas vivant de ce lieu. Le moindre écart de conduite de votre part sera sanctionné. La moindre saute d’humeur à l’égard d’un gardien qui ne manquera pas de vous pousser à bout, un petit mot de travers et l’on vous prolonge. Un mois par ci, deux semaines par là. Vous en avez pris pour la perpétuité. A moins que l’on ne finisse par vous fusiller.

PANKRATOV

Vos projets d’avenir ont lieu de m’effrayer, mais mon Seigneur, que je servirai jusqu’à la mort, me rendra capable d’accepter ma détention jusqu’à son retour.

ANDREIEV (éclatant de rire)

Son retour ! Vous y croyez vraiment, vous, au retour de Jésus - Christ ?

PANKRATOV

J’y crois de tout mon cœur.

ANDREIEV

Franchement, camarade Pankratov, je vous croyais un peu plus intelligent. Jésus va revenir, comme ça, du haut de son petit nuage. Et c’est ce qu vous prêchiez dans votre église.

PANKRATOV

Oui.

ANDREIEV

Alors vraiment, nous avons tout intérêt à vous garder chez nous. Ici vous ne pourrez nuire à personne. A moins que je ne vous envoie en asile psychiatrique, avec les autres illuminées de votre espèce. Son retour ! En tout cas, si votre Jésus décide d’atterrir en parachute, sachez - le bien, nos Kalachnikov l’auront percé de partout avant qu’il touche la terre.

PANKRATOV

Il n’oubliera pas son gilet pare balles.

ANDREIEV

Vous perdrez bien vite votre sens de l’humour. Nous vous tourmenterons sans arrêt. Nous vous harcèlerons. Nous saurons faire en sorte que vous passiez le plus clair de votre vie au cachot. Vous n’imaginez pas ce que c’est, notre cachot. Une cabane de ciment avec une toute petite fenêtre et un toi de tôle ondulée. En plein soleil, la chaleur y est insupportable et votre corps se videra de toute sa sueur. L’épreuve sera pire en hiver, malheur à vous si vous dormez un quart d’heure. Nuit et jour il vous faudra arpenter vos six mètres carrés en balançant les bras. Il faudra bien faire attention de ne pas vous casser une jambe, car à une telle température, la vapeur d’eau que vous allez expirer se transformera en verglas.

(Pankratov baisse la tête avec un air découragé.)

Vous n’attendrez pas le retour du Seigneur, comme vous le dites si bien. Vous êtes d’une constitution robuste, il est vrai, mais avec le traitement que nous vous avons préparé, il vous reste cinq ou six ans à vivre. Pas un mois de plus.

Et pourtant, camarade Pankratov, j’aimerais tant vous épargner tous ces déplaisirs. Mais je le répète, votre liberté dépend de vous seul. Une simple signature sur un contrat qui vous engage si peu. Pourquoi ainsi vous entêter. Le pouvoir communiste n’est pas si tyrannique. Vous amis baptistes ont tout exagéré à des fins politiques. Nous ne sommes des gens dangereux que pour les groupuscules extrémistes qui veulent saper les fondements de la révolution. Ceux par exemple qui sont allés vous mettre dans la tête que Jésus - Christ devait revenir. Mais nous sommes prêts à vous pardonner de les avoir écouté.

PANKRATOV

Je me sens très fatigué.

ANDREIEV

Aussi, je ne veux pas vous lasser d’avantage. Vous pouvez encore réfléchir quelques minutes. Pourquoi ne liriez - vous pas seulement le contrat que je vous ai préparé, plutôt que de le rejeter d’emblée. Cela ne vous engage pas.

PANKRATOV

Non, cela ne m’engage pas.

ANDREIEV

Par Staline ! Je sens que vous commencez à devenir enfin raisonnable. Accompagnez - moi dans mon bureau, tout est prêt à lire et à signer. Et je vous promets que si vous prenez la bonne décision, je vous ferai goûter la meilleure vodka de tout le Kazakhstan.

PANKRATOV

Eh bien ! Soit. Je vous suis. Mais ne sortez pas la vodka tout de suite.

(AndreÏev et Pankratov sortent. Ils croisent dans le couloir les trois forçats, accompagnés de gardiens.)

1 Kartocha : patates russes. La pomme de terre se dit kartofel, comme en allemand.

Scène III

SMIRNOV - VOLODSKY - VASSILIEV

SMIRNOV

Enfin la datcha !

VOLODSKY

Les pierres sont de plus en plus dures.

VASSILIEV

C’est parce qu’il fait de plus en plus froid.

VOLODSKY

Et ce n’est pas le bortsch de la prison qui va nous réchauffer : cette lavasse tiède et insipide.

SMIRNOV

Le bortsch peut - être pas, mais ce que je vous ramène va nous réchauffer le cœur, les muscles, les tripes et les boyaux.

VOLODSKY

Qu’est - ce que tu nous as dégotté là, Smirnov ?

SMIRNOV

A votre avis ?

VOLODSKY

Je ne sais pas.

SMIRNOV

Le camarade Smirnov ne peut transporter que de la Smirnov.

VOLODSKY

De la vodka ? Ici au goulag ?

SMIRNOV

Et pourquoi pas ?

VOLODSKY

Mais comment as-tu pu introduire de la vodka ici ?

SMIRNOV

J’ai mes réseaux de distribution. Allez ! Sortez vos gamelles. Ce soir c’est ma tournée.

VASSILIEV

Tu as trouvé de la Vodka, moi j’ai piqué des cartes. On va se faire une partie.

VOLODSKY

Des cartes et de la Vodka. C’est vraiment la Datcha. Il ne manque plus que le feu dans la cheminée.

(Les prisonniers prennent leurs gamelles et s’installent à table. Smirnov sert la vodka et cache aussitôt la bouteille. Vassiliev sort les cartes. Les prisonniers commencent à jouer en buvant.)

VOLODSKY

Tes cartes donnent plus soif que les pierres de la route, Vassiliev. Smirnov, il te reste encore un peu de vodka.

(Smirnov sort la bouteille de sa cachette, il sert ses compagnons et retourne la cacher.)

SMIRNOV

Allez - y doucement, les gars. Buvez en silence, jouez sans bruit. On n’est pas à la taverne, ici. Si jamais les matons rappliquent …

(Les prisonniers continuent à jouer et à boire. On entend des pas dans le couloir.)

VOLODSKY

Gorenko !

(Les prisonniers vident le quart de vodka avec précipitation. En une seconde ils ont débarrassé la table. Volodsky cache les cartes derrière son dos Gorenko entre dans la cellule, amenant Trophime.)







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Lundi 22 octobre 2007




Scène IV

SMIRNOV - VOLODSKY - VASSILIEV - GORNEKO - TROPHIME

GORENKO

Voilà ta chambre d’hôtel, camarade. J’espère qu’elle sera à ton goût.

TROPHIME

Je sais me contenter de peu.

GORENKO

Il vaut mieux ne pas avoir des goûts de tsar.

(Aux autres détenus).

Quant à vous, bande de lascars, vous croyez que je ne vous ai pas vu. Que le coupable se dénonce.

VOLODSKY

Coupable de quoi, camarade gardien ? Nous n’avons rein fait.

GORENKO

Ne jouez pas les petits saints. Les jeux se cartes sont interdits dans le camp, et vous le savez très bien.

VOLODSKY

Des cartes ici, mais enfin, chef, qui nous les aurait fourni ? Le casino d’Alma - Ata ?

GORENKO

Ne faites pas les marioles avec moi. Où avez-vous planqué vos cartons ?

VASSILIEV

Mais nulle part, gardien Gorenko, vous pouvez vérifier vous-même.

(Pendant cette scène, les prisonniers sa passent discrètement les cartes de l’un à l’autre et les glissent finalement dans la poche de Trophime, à son insu.)

GORENKO

C’est ce qu’on va voir, mes gaillard, déshabillez - vous.

VASSILIEV

Pas complètement tout nus ?

GORENKO

Et pourquoi pas ?

(Se ravisant, Gorenko leur fouille les poches.)

GORENKO

Vous n’arriverez pas à me berner, un vieux routier comme moi ! Je vous ai bien vu avec des cartes, et je les retrouverai.

SMIRNOV

Vous avez mal vu, camarade. C’est dû à la fatigue. Moi - même lorsque je rentre de ma journée de travail, souvent, je vois des papillons dorés qui dansent devant mes yeux. Vous le soir vous voyez danser des as de pique et des valets de cœur.

GORENKO

Continuez à vous payer ma fiole. Je vous materai, moi ! Vous ferai passer l’envie de rigoler.

(Reniflant)

Et qu’est ce que c’est que cette odeur ?

SMIRNOV

Quelle odeur ? Vous sentez une odeur, vous ?

VASSILIEV et VOLDSKY

Non.

SMIRNOV

Peut être une odeur de sueur de travailleur, mais on s’y habitue. Nous n’y faisons même plus attention.

VASSILIEV

Il y a peut - être un où deux rats morts sous un châlit. Ça pourrait sentir mauvais.

VOLDSKY

Mais ces odeurs - là, ici aussi, au goulag, on s’y habitue.

GORENKO

Décidément, vous crevez d’envie de goûter à la bastonnée. Je vais vous dire, moi, ce que ça sent : ça sent la vodka.

VOLDSKY

La vodka ?

VASSILIEV

Celle là c’est la meilleure !

SMIRNOV

Décidément, camarade Gorenko, vous devriez passer à l’infirmerie.

VASSILIEV

C’est peut - être grave. Après les hallucinations normales, vous avez des hallucinations par le nez, à présent.

VOLDSKY

Des hallucinations olfactives.

GORENKO

Continuez à me prendre pour un bougre d’âne. Sortez moi vos gamelles.

VOLDSKY

C’est déjà l’heure de la soupe ?

GORENKO

Sortez - moi vos gamelles.

(Les prisonniers montrent leur gamelle à Gorenko. Il en inspecte une, la renifle, passe son petit doigt dedans, goûte le liquide.)

Que Lénine me taille les oreilles en pointe. Qu’est ce que vous avez bu dans ce quart ? Du jus de citron ? Vous avez bu de la vodka.

VOLDSKY

Le voilà qui hallucine de la langue, maintenant.

SMIRNOV

Mais enfin ? Où aurions nous pu trouver de la vodka ? Au mess des officiers ?



GORENKO

C’est parfait, continuez comme ça. C’est moi qui vais bien rire à vos dépends. Je ais vous taper un rapport bien musclé. Un mois enfermés tous les trois au cachot disciplinaire, ça vous changera les idées. Tellement à l’étroit que vous dormirez debout, comme les chevaux. Au moins vous vous tiendrez chaud.

Nous reparlerons de tout ça, croyez - moi. Ceci dit, j’étais venu vous présenter votre nouveau camarade, Trophime Ivanovith.

SMIRNOV

Ah oui ! Le haut dignitaire !

GORENKO

Comment - ça, haut dignitaire ?

SMIRNOV

Vous n’aviez pas parlé d’un gars de la haute qui devait venir remplacer la grappe de raisin ?

GORENKO

Ah ! Oui ! Celui - là, vous le connaîtrez bien assez tôt. Sacré loustic ! Ce Trophime, c’est encore un de ces maudits contre - révolutionnaires. Un propagateur d’idées subversives. Un prêcheur de billevesées.

SMIRNOV

Bref ! Un chrétien.

GORENKO

Exactement.

VASSILIEV

Il paraît qu’à la section dix - sept, il y a un de ces popes évangéliques qui a réussi à convertir un gardien et plusieurs prisonniers.

GORENKO

Qui vous a appris ça ? 

VASSILIEV

Vous avez dit : « qui vous a appris - ça ? » et non : « Qui vous à raconté ça ? » C’est donc la vérité.

GORENKO

Nous ne le claironnons pas dans la « Pravda »1. Ce n’est vraiment pas bon pour la réputation de ce camp qui est censé vous rééduquer et faire de vous de bons citoyens soviétiques et communistes.

VASSILIEV

Et pourquoi ne l’a-t-on pas fusillé, ce fauteur de troubles Habituellement, vous avez moins de scrupules.

GORENKO

Nous y avons bien pensé, figure - toi, mais ce Youritchenko est un maçon d’une qualité irremplaçable. Alors nous sommes bien obligés de fermer les yeux. C’est ainsi qu’il nous tient la dague sous la gorge, le forban.



TROPHIME (en aparté)

Tiens, tiens ! Merci pour ce renseignement camarade. Autant que je me souvienne, dans le civil, j’étais un bon menuisier. Il me suffit donc de fournir un excellent travail, et je pourrais servir l’Evangile en toute liberté. Seigneur, fais de moi le meilleur menuisier du Kazakhstan, afin que je puisse œuvrer pour Ta gloire.

VOLDSKY

Camarade gardien, vous semblez inquiets de nous savoir si bien renseignées.

VASSILIEV

C’est bien à tort que vous vous faites des soucis. Croyez - moi, la propagande de ces agitateurs n’aura aucun effet sur nous.

SMIRNOV

Nous sommes immunisés à vie contre ce genre de poison.

VOLDSKY

L’autre fripouille nous a mithridatisé.

TROPHIME

Je ne comprends pas vos allusions, mes amis.

VASSILIEV

Nous aurons tout le temps de te l’expliquer.

GORENKO

Me voila rassuré. Mais pour le coup de la vodka, vous en Aurez des nouvelles. Je vais vous faire un rapport cinglant à la direction du camp. On fouillera votre cellule de font en comble jusqu’à ce qu’on la trouve. Cela va vous coûter cher.

(Il sort. Les forçats rient derrière son dos.)

Scène V

SMIRNOV - VOLODSKY - VASSILIEV - TROPHIME

SMIRNOV

Nous l’avons bien roulée, cette vielle baudruche.

VOLODSKY

Le voilà reparti bredouille.

VASSILIEV

Ne nous réjouissons pas. Il va revenir avec tout le KGB.

SMIRNOV

Et alors ?

VOLODSKY

Ils vont retourner toute la carrée.

SMIRNOV

Pour chercher la vodka ? Ils ne trouveront rien. D’ici qu’ils arrivent, nous aurons fait disparaître la bouteille, après l’avoir copieusement vidée.

VASSILIEV

Alors autant commencer tout de suite.

(Ils sortent la bouteille de sa cachette et boivent.)


VOLODSKY

Et les cartes.

SMIRNOV

Les cartes ? Nous sommes des prestidigitateurs.

VOLODSKY

A ce propos, maintenant que le garde chiourme est parti, tu peux nous les rendre. Nous aimerions bien finir la partie.

TROPHIME

Qui ? Moi ?

VOLODSKY

Oui, toi, pas Gagarine.

TROPHIME

Mais ce n’est pas moi qui les ai.

VOLODSKY

Tu en es bien sûr ?

TROPHIME

J’en suis sûr.

VOLODSKY

Fouille bien tes poches.

(Trophime fouille ses poches et y trouve les cartes.)

TROPHIME

Je ne comprends pas.

SMIRNOV

On te l’a dit : Nous sommes des prestidigitateurs.

(Ils distribuent les cartes.)

VASSILIEV

Les voilà qui s’amènent.

(Ils escamotent précipitamment les cartes et la boisson.)

SMIRNOV

Déjà ?

VOLODSKY

Nous sommes bons pour Sakhaline.

VASSILIEV

Le bagne le plus sévère de la Soyouz.1

(Gorenko introduit sans ménagement Pankratov dans la cellule. Celui - ci porte des traces de coups.)





Scène VI

SMIRNOV - VOLODSKY - VASSILIEV - TROPHIME - GORENKO - PANKRATOV

GORENKO

Tu as refusé la chance de ta vie, Dourak Dourakovitch Dourakovsky.2

(Gorenko s’éloigne.)

VOLODSKY

Qui est - ce encore, celui - là ?

SMIRNOV

Gorenko vient de le dire : Il s’appelle Dourakovsky.

VOLODSKY

Ils nous l’ont bien arrangé, les brutes !

VASSILIEV

Tiens ! Camarade Dourakovsky ! Bois un peut de vodka. Cadeau de la maison, cela va te remonter.

PANKRATOV

Merci, les amis. J’aimerais mieux que vous versiez la vodka sur un mouchoir et que vous l’appliquiez sur ma blessure. Les bactéries vont prendre la cuite de leur vie et me laisseront tranquille un bon moment.

(Vassiliev lui fait une compresse de vodka.)

VASSILIEV

De la si bonne vodka ! Quel dommage de ne pas la boire.

SMIRNOV

C’est vrai, finissons - en avant qu’on nous la confisque.

(Ils vident le restant de vodka et cachent la bouteille.)

VOLODSKY

Je suppose que tu ne t’appelles pas Dourak Dourakovitch. Quel est ton nom, que nous fassions connaissance ?

PANKRATOV

Stephan Stephanovitvh Pankratov.

SMIRNOV

Moi c’est Smirnov, comme la vodka que tu n’as pas eu le loisir de goûter. Condamné pour meurtre.

VOLODSKY

Moi c’est Volodsky, condamné pour meurtre, également.

VASSILIEV

Et moi Vassiliev, meurtrier comme tout le monde ici.

VOLODSKY

Et toi, le nouveau, que nous allons bientôt initier à la prestidigitation.

TROPHIME

On m’appelle Trophime. Je suis condamné pour avoir élevé mes enfants dans la foi chrétienne.

PANKRATOV

Quelle joie mon frère ! Moi aussi je suis condamné à cause de ma foi.

SMIRNOV

Allons bon ! Deux d’un coup !

VASSILIEV

Par les moustaches de Staline !

VOLODSKY

Par le crâne chauve de Lénine !

PANKRATOV

Mais moi je suis un chrétien lâche et indigne. Je me suis laissé séduire par un renard du KGB qui m’a fait trahir mes frères en échange de ma liberté et d’une lampée de vodka. Une fois installé dans le bureau de cet Andreïev, quand j’ai eu sous les yeux le contrat qu’il me fallait signer, le Saint - Esprit m’a sévèrement repris dans mon cœur. Je me suis ressaisi. J’ai déchiré de mes propres mains ce document d’infamie. Alors ils m’ont ramené ici, avec quelques méchants coups de poing en cadeau.

TROPHIME

Que Dieu te bénisse, mon cher frère. Qui de nous n’a jamais baissé la garde devant l’adversaire ?

VOLODSKY

Ainsi vous êtes tous deux des refuzniki : des dissidents religieux.

PANKRATOV

Ne vous en déplaise, nous en sommes.

VOLODSKY

Eh bien ! J’espère que vous n’êtes pas des croyants de la même engeance que l’autre ordure.

PANKRATOV

L’autre ordure ? De qui parlez - vous ?

VOLODSKY

Nous avons eu un pasteur ici, il n’y a pas si longtemps. Il s’appelait « Grappe de Raisin ».

PANKRATOV

Grappe de raisin ?

SMIRNOV

C’est ce que signifie son nom : Traubé. Un fridolin.

PANKRATOV

Un allemand ?

VOLODSKY

Oui.

TROPHIME

Voilà un bagne polyglotte

PANKRATOV

Et vous dites que c’était une ordure ?

VOLODSKY

Ce raisin - là a injecte son jus et ses pépins dans le tiroir de sa fille ?

PANKRATOV

Quoi ?

TROPHIME

Ce n’est pas possible !

VASSILIEV

Sommes - nous bien certains qu’il était coupable ? Souvenez - vous de notre conversation le jour de sa mort.

VOLODSKY

Evidemment, il était coupable. Sinon on ne l’aurait pas condamné.

SMIRNOV

Nous ne sommes pas chez les Yankee. Au Texas on pend les gens d’abord, on les juge après. Mais ici nous sommes dans un pays libre.

PANKRATOV

Je ne peux pas y croire.

SMIRNOV

Tu nous prends pour des menteurs. Eh bien ! Regarde.

(Il tend à Pankratov un vieux journal qu’il lit rapidement avant de le donner à Trophime.)

PANKRATOV

Que Dieu ait compassion de lui !

TROPHIME

Que le Seigneur nous vienne en aide !

VOLODSKY

Vous comprenez à présent pourquoi nous n’avons pas bondit de joie en apprenant que vous êtes des croyants.

SMIRNOV

Alors on vous donne juste un conseil : Moins vous nous parlerez de votre bon Dieu et plus nous aurons de chances de rester amis.

Scène VII

SMIRNOV - VOLODSKY - VASSILIEV - TROPHIME - GORENKO - PANKRATOV - BORIS

GORENKO

Voilà ta chambre d’hôtel, camarade. J’espère qu’elle sera à ton goût.

BORIS

Non, elle ne me convient pas du tout. Mais la guerre, c’est la guerre. Krieg ist Krieg, comme disait l’autre. Je saurais m’en contenter. De toutes façons, je ne vais par rester longtemps ici.

GORENKO

Ne commence pas à faire ton guignol, Ismaïlov.


BORIS

Camarade Ismaïlov. Camarade Boris Alexandrovitch Ismaïlov.

GORENKO (S’éloigne en bougonnant.)

M’en vais te le mater, moi, ce gaillard!

VASSILIEV

Alors c’est toi, le grand directeur, le fameux Rozanov !

BORIS

Ismaïlov.

VOLODSKY

Le Gorenko nous avait annoncé une vedette : Il disait toujours : « Un drôle de lascar », « un drôle de loustic ».

SMIRNOV

On ne te trouve pas si drôle que ça.

VOLODSKY

C’est vrai que tu es le patron d’un Kolkhoze ?

BORIS

J’étais. Me voici maintenant bagnard comme vous. Mais pas pour longtemps. A la fin de la semaine, au plus tard je serai en liberté, libre de libertiner.

SMIRNOV

Tu es bien sûr de toi, l’ami. On ne sort pas d’ici.

BORIS

Vous ne sortirez pas d’ici, parce que vous n’êtes que des moujiki. Moi j’ai des amis très hauts placés, des dirigeants régionaux. Même au Kremlin, j’ai des amis. J’en ai pris pour quinze ans, mais ils me feront sortir de ce trou.

VASSILIEV

Puisque tes pottes du Kremlin peuvent te faire sortir d’ici, pourquoi ne t’on - t - ils pas empêché d’y entrer ?

BORIS

Il fallait bien calmer le jeu. Avec mon collègue Lepkine, le secrétaire du parti, nous avons vidé toutes les caisses du Kolkhoze. Ah ! Je ne regrette rien. Le plaisir a un prix, mes amis. Le caviar, le champagne, les filles ! Vous n’imaginez pas le bonheur que l’argent peut donner. Nous avons fait des ces fêtes ! Les orgies romaines, en comparaison, font figures de repas diététiques ! Ah quelle vie ! Quelle vie !

VASSILIEV

Il va falloir changer tes habitudes. Je n’ai jamais vu de caviar au menu des zeki.

BORIS

Que tu crois. Le patron du camp aussi est mon ami. Il va veiller à ce que je garde mon embonpoint. Je vous l’ai dit, je vais bientôt vous quitter. Quand je serai sorti, on me mutera dans un autre kolkhoze, en Ukraine ou ailleurs et je recommencerai ma nouvelle vie. Un beau kolkhoze avec de jolies collégiennes comme je les aime.


SMIRNOV

Le garde chiourme à raison, tu es un drôle de lascar.

BORIS (à Trophime et Pankratov)

Vous êtes des chrétiens.

PANKRATOV

En effet.

BORIS

Ça se voit sur vos figures.

TROPHIME

Nous en sommes flattés.

BORIS

Savez - vous que mon kolkhoze a abrité une communauté protestante ?

VOLODSKY

Ce n’est pas banal.

BORIS

C’est unique. Des protestants luthériens. Des allemands.

SMIRNOV

Ils sont partout, ces mangeurs de choucroute !

VASSILIEV

Ils l’ont perdue où ils l’ont gagnée, la guerre ?

BORIS

Certains ont été déportés pendant la guerre et sont restés, c’est le cas de nos ostrogoths. Mais la première grande vague d’immigration allemande a déferlé sous Pierre le Grand. Le Tzar a vite compris qu’il ne pouvait pas compter sur les russes pour construire sa nouvelle capitale, que nous appelons aujourd’hui Leningrad. Il a donc fait appel aux allemands, qui étaient d’excellents bâtisseurs. Et ils le sont toujours. C’est grâce à ces protestants que j’ai reçu la médaille du « héros du travail ». En contrepartie, nous avons un peu fermé les yeux sur leurs activités. Mais nous avons fini par les avoir. Nous avons réalisé un coup de maître. C’est l’exploit de ma vie. Il me vaudra certainement une autre médaille quand je sortirai d’ici. J’étais déjà un héros de travail, je suis aussi un héros de la chasse aux bigots.

SMIRNOV

Tu es devenu une vedette.

VASSILIEV

Une étoile de Gollivoud.3

SMIRNOV

Raconte nous - vite cette histoire.

BORIS

Alors installez vous bien. Mon récit va apporter un peu de joie à cette soirée.

RIDEAU

1 Soyouz : L’Union, premier mot du sigle C.C.C.P.

2 On peut traduire par : Imb&

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Lundi 22 octobre 2007

ACTE II

Retour en arrière. Le kolkhoze  Un jardin public.

Scène première

TRAUBE - HELENA - FRIDA - OLIA

TRAUBE

Quelle agréable journée d’été ! Quel plaisir de savourer l’air chaud, le parfum de la résine qu s’exhale de ces cyprès millénaires. Chaque pas dans ce jardin nous rappelle la bonté de Dieu qui nous a donné tant de belles choses.

HELENA

Nous lui en sommes reconnaissants. Ce faible vent sec apporte une douceur bénéfique à tes poumons.

TRAUBE

Seul un miracle pourra effacer les dommages qu’y a causé le charbon. Que le Seigneur m’en guérisse ou non, que m’importe. Je n’en serai que plus prompt à le rejoindre.

HELENA

Ne me parle pas de la mort. Nous avons beau avoir la foi, la séparation nous sera trop douloureuse, plaise au Seigneur de te laisser de longues années parmi nous.

TRAUBE

Je suis prêt à partir, c’est vrai, mais pas si pressé.

(Traubé est secoué par une quinte de toux. Il continuera à tousser pendant toute la pièce.)

HELENA

Maudite guerre, maudit charbon, maudite maladie !

TRAUBE

Voici nos filles, Frida et Olia, qui viennent nous rejoindre.

FRIDA

Nous voulons nous aussi profiter de ce beau temps.

OLIA

Les beaux jours sont rares sous ce dur climat.

HELENA

Aussi nous devons nous réjouir et oublier nos soucis.

FRIDA

Ils ne sont pas faciles à oublier. Comment oublier un instant que nous appartenons au peuple de Dieu et que nous habitons en Union Soviétique ?

TRAUBE

Le Seigneur ne nous a jamais promis une vie facile. Il nous a dit qu contraire : “Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux ! Heureux serez–vous, lorsqu’on vous outragera, qu’on vous persécutera et qu’on dira faussement de vous toute sorte de mal, à cause de moi. Réjouissez–vous et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux ; car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous.”

FRIDA

Nous avons reçu quelques lettres, je les ai amenées avec moi. Des nouvelles de nos frères et sœurs dans la tourmente.

(Elle sort quelques lettres qu’elle commence à lire.)

D’abord une lettre d’Irina Stoliarova.

HELENA

Cette chère Ira ! Et que devient - elle ?

FRIDA

Son père vient d’être arrêté.

HELENA

Seigneur !

TRAUBE

Et comment cela s’est il produit ?

FRIDA

Il a été trahi.

TRAUBE

Trahi ?

FRIDA

Par un femme.

TRAUBE

Comment a - t - elle pu ?

FRIDA

Il semble qu’elle-même ait été trompée. Une certaine Léna. Née dans une famille chrétienne. Elle avait douze ans quand ses parents ont été arrêtés et on l’a placée dans un internat dans lequel on lui a inculqué une éducation athée. A dix huit ans, elle a épousé un ami de jeunesse, Igor. Puis elle a découvert l’église de notre ami Stoliarof alors que, passant dans la rue, elle a entendu des chants provenant de la maison. Elle s’est alors souvenu de l’éducation chrétienne de son enfance, laquelle l’avait privée des ses parents. Elle a rencontré Irina de plus en plus régulièrement et s’en est fait une amie. Igor encourageait sa jeune épouse à fréquenter les chrétiens et, finalement, elle a été admise dans la communauté. Igor avait caché à Léna qu’il était membre du KGB. Il s’est servi d’elle pour infiltrer l’église.

OLIA

Quand à moi, j’ai des nouvelles du pasteur Lapine.

TRAUBE

Ce brave serviteur de Dieu doit être déjà âgé. Nous ne l’avons pas rencontré depuis longtemps.

OLIA

Lui aussi est en prison. Il a été livré par un frère : le trésorier de son église.

HELENA

Comment pardonner à des chrétiens de trahir leurs frères dans la foi.

TRAUBE

Serions nous plus résistants face à l’ennemi. Le KGB dispose de terribles moyens de pression.

OLIA

Voici comment les choses se sont produites : Loukache, le trésorier, travaillait comme comptable dans le Kolkhoze. Il prêchait l’Evangile comme l’aurait fait Billy Graham. Cela irritait profondément les autorités, bien entendu. Mais Loukache était un comptable irréprochable et irremplaçable. Aussi lui laissait -on la liberté de déclarer sa foi. Un jour, on lui annonça que ses livres de comptes allaient être contrôlés. Notre frère ne s’en inquiéta nullement, sachant que, comme d’habitude, il serait félicité pour l’excellente qualité de son travail. Pourtant, cette fois, un officier du KGB l’attendait dans son bureau. « Camarade, Loukache, vous avez détourné vingt miille roubles » lui dit il. C’était un mensonge, et Loukache le savait bien. Mais il garda le silence. « Je peux vous éviter quinze ans de prison » poursuivit l’officier. « Nous sommes très bien renseignés, nous savons que votre pasteur, le camarade Lapine, entretient des rapports avec des baptistes dissidents. Je garde avec moi le rapport qui vous condamne. Vous me fournissez les informations dont j’ai besoin et je brûle ce document. » - « Je refuse de travailler pour vous » répondit résolument le comptable. - « Réfléchissez bien, Loukache, je sais très bien que vos comptes sont irréprochables, comme toujours, mais je parviendrais à fournir des preuves comme quoi les fonds que vous avez détournés ont servis à financer des publications baptistes. Dans ce cas, ce n’est plus la prison qui vous attend, mais le peloton d’exécution. » Les pressions exercées furent si fortes que Loukache signa et finalement s’évanouit. Le lendemain, il croyait avoir fait un cauchemar. Des mois et des années ont passé, l’incident fut oublié et Loukache reprit sa vie normale. Un jour, hélas, alors qu’il s’accordait quelques jours de vacances, Loukache rencontra un chasseur qui n’était autre que l’officier qui l’avait accusé. « Vous vous souvenez de moi ? » lui dit -il. « Avez - vous les renseignements que je vous avait demandé ? » - « Je n’en ai aucun, Colonel, et je ne travaille pas pour vous. » - « Vous travaillez pour nous, et vous nous avez signé le contrat que voici. » Loukache était abasourdi. Il n’avait donc pas rêvé. Le colonel lui fit absorber une drogue qui le priva de toute volonté. Il lui dit tout ce qu’il voulait savoir, et dès le lendemain, le pasteur Lapine était arrêté.

HELENA

Les bolchevistes emploient des moyens monstrueux.

FRIDA

J’ai aussi une lettre de Lioubov1 : elle est sortie de prison.

TRAUBE

Voilà enfin une bonne nouvelle !

FRIDA

Elle m’a aussi envoyé sa photo.

(Elle fait circuler la photo dans le groupe.)

HELENA

Dieu tout puissant !


OLIA

Elle est restée déportée cinq ans. N’est - ce pas ?

FRIDA

Oui

OLIA

Elle a donc vingt - cinq ans.

FRIDA

Elle en paraît cinquante.

OLIA

Non rassasiés de nous priver de notre liberté, de nous voler nos biens, nos maisons, nos vies, nos enfants, notre santé, ils volent aussi aux filles leur jeunesse et leur beauté.

TRAUBE

Notre kolkhoze est - il donc le seul endroit de l’union où les chrétiens échappent à la persécution ?

HELENA

Qui oserait s’en plaindre ? Est - ce que tu te sens coupable parce que tu n’es pas en prison ?

TRAUBE

C’est ridicule, mais cela m’arrive. Je me sens exclu de la bataille.

OLIA

Tu as eu ta part de souffrance, Otcha2. Vois dans quel été de santé tu es revenu des mines de Vorkouta.

TRAUBE

Je rends grâce au Ciel d’en être revenu. Nous étions des milliers de prisonniers allemands, seules quelques dizaines en sont revenus. Tous avec les poumons chargés de poussière de charbon. Nous ne sommes maintenant que cinq survivants, résistant à la silicose qui nous détruit la vie.

HELENA

Tu as bien mérité un peu de repos. Ici nous pouvons librement célébrer notre culte et élever nos enfants selon les principes de l’Evangile.

FRIDA

C’est vrai. La direction du Kolkhoze se montre bienveillante à notre égard et le camarade Ismaïlov ferme les yeux sur nos pratiques alors qu’il aurait le droit et le devoir d’en avertir la police.

HELENA

Ne crois - tu pas ma chérie, que sans les sentiments que tu inspires à cet Ismaïlov, nous serions traités de la même manière que les autres chrétiens engagés.

HELENA

Je t’en supplie, Matriochka ! Ne me parle des de sentiments. Ismaïlov est - il capable d’éprouver des sentiments. Il n’éprouve que des désirs, et je rougis de honte à l’idée d’être désirée par cet homme - là.

HELENA

Il faut reconnaître qu’Ismaïlov n’est pas un monument dressé à la vertu.

FRIDA

Bel euphémisme.

OLIA

Il détourner les fonds du kolkhoze pour financer ses orgies. Il passe son temps à séduire et à débaucher. Tout le monde ici sait quelle est sa vie. Personne n’ose le dénoncer. Il a trop de bonnes relations. Et jusqu’au Kremlin, dit - il. Tatiana Michaïlovna, sa malheureuse épouse, se laisse mourir de chagrin et il s’en réjouit.

TRAUBE

Gardons - nous bien de porter un jugement contre cet homme. Seul Dieu est habilité à juger.

FRIDA

Gardons - nous bien de venir manger dans la main du diable.

HELENA

Cette situation est très délicate. Dans quelle mesure avons-nous le droit de nous appuyer sur cet homme qui nous accorde une certaine sécurité, sachant qu’il est un ennemi déclaré.

TRAUBE

Souvent je m’accuse de lâcheté.

FRIDA

Moi je m’accuse d’adultère, bien qu’il ne m’ait jamais touchée.

TRAUBE

Le Seigneur ne laissera pas cette question sans réponse. Mais il ne répondra pas selon nos désirs. La paix dont nous bénéficions dans ce kolkhoze n’est qu’un répit. D’ici peu de temps, nous serons à notre tour persécutés, et notre belle famille dispersée.

OLIA

Ne parle pas ainsi, Otcha ! Tu me désespères.

TRAUBE

Daniel a - t - il désespéré dans la fosse aux lions ? Ses trois amis se sont - ils découragés dans la fournaise. Dieu nous donnera la force de réagir et de pardonner.

(Il tousse.)

HELENA

L’air se rafraîchit. Il est temps de renter pour ménager tes bronches.

OLIA

Je vais reprendre ma marche. Viens - tu avec moi, Frida ?

FRIDA

J’ai besoin d’être un peu seule. Je te rejoindrais d’ici quelques minutes.

(Ils se séparent. Frida reste seule un court instant, puis Boris Ismaïlov apparaît et s’approche d’elle.)





Scène II

FRIDA - BORIS

FRIDA

Voici Ismaïlov ! Dire que je voulais un moment de solitude ! Je vais me trouver en joyeuse compagnie. Disparaissons avant qu’il me voie.

(Elle se lève pour partir. Boris la rejoint.)

BORIS

Que voilà une colombe bien farouche ! Ne me dis pas que je te fais fuir, mon bel oiseau des steppes !

FRIDA

Ne soyez pas fâché, Boris Alexandrovitch. Je me levais simplement pour rejoindre ma sœur, comme je lui avais promis.

BORIS

Voilà mon esprit rasséréné. Je te croyais en colère contre moi et j’en aurais souffert jusqu’à mourir.

FRIDA

Pauvre petit bébé ! Vous avez pourtant un bataillon d’amies qui vous font des câlins quand vous avez un gros chagrin. Cette pauvre Nadya, par exemple.

BORIS

Pauvre Nadya ! Elle est bien plus riche que toi. Tout se paye et tout s’achète. Cette petite rêve de devenir danseuse étoile. Et elle le deviendra, c’est certain. Nous irons bientôt l’applaudir au Bolchoï. Je te le garantis, elle a un talent redoutable. Mais elle devra d’abord aller à Moscou poursuivre une formation très coûteuse. Ce ne sont pas ses parents qui pourront la lui payer. Alors comme je ne suis pas en peine de trouver de l’argent, je lui garantis une jeunesse à l’abri du besoin, je lui donne tout ce qu’elle veut. Et elle aussi me donne tout ce que je veux. C’est la loi du marché, rien de plus. Je ne comprends pas ce que ton pasteur de père et toi-même trouve d’immoral à mon petit commerce.

FRIDA

Et votre malheureuse épouse Tatiana ! Elle si aimable ! Vous arrive t - il d’avoir pitié d’elle ?

BORIS

Pitié ? Pourquoi aurais - je pitié ? Et pourquoi dis - tu qu’elle est malheureuse ? Elle est bien plus heureuse que toi. D’abord elle est mariée à l’homme le plus merveilleux du pays.

FRIDA

Et aussi le plus humble !

BORIS

Et elle profite de ma richesse. Elle peut s’acheter tous les manteaux d’Astrakhan qu’elle veut.

FRIDA

Le bonheur ne s’achète pas.

BORIS

Le plaisir s’achète. Il faut savoir en profiter.

FRIDA

Boris Alexandrovitch ! Tatiana est si malheureuse ! Et n’avez - vous pas remarqué comme elle à maigri ?

BORIS

Elle a maigri ? Non, je n’ai rien remarqué. D’ailleurs il n’y a que les femmes qui s’inquiètent de leur kilos en plus ou en moins. Nous les hommes, on mange, on boit, on rit. On s’achète des chemises plus larges.

FRIDA

Vous ne comprenez donc pas, Boris. Tatiana souffre tant de vos écarts de conduite qu’elle refuse de manger. Elle est à la limite de l’anorexie. Elle peut en mourir. Vous ne l’aimez donc pas ?

BORIS

Quelle importance ! Une femme c’est comme un cheval. S’il n’est plus capable de tracter la charrue, on le remplace par un plus jeune.

FRIDA

Vous me répugnez, camarade Ismaïlov.

BORIS

Tu as tort de faire ta dégoûtée, ma chérie, et tu ne sais pas ce que tu perds. Quand le destin m’aura débarrassé de Tatiana, je t’épouserai, de gré ou de force. Et tu m’aimeras.

FRIDA

Je ne serai jamais votre épouse, encore moins votre maîtresse.

BORIS

Je t’aime encore plus quand tu envoies des ruades, ma belle petite pouliche.

FRIDA

Je vous interdis de m’aimer.

BORIS

Tu te débattras moins quand je t’aurais serré dans mes bras. Tu y prendras goût, comme les autres.

FRIDA

Ne poussez pas trop loin ces propos, Boris. J’ai des mains de travailleuse, mes gifles sont sonores et puissantes.

BORIS

J’en ai fait plusieurs fois l’expérience.

FRIDA

Vous devez aimez en recevoir, puisque vous m’en réclamez sans cesse.

BORIS

J’avoue que j’y trouve un certain plaisir. D’autant plus que c’est le seul que tu consens à me donner… Pour le moment …

FRIDA

Taisez - vous, Boris Alexandrovitch ! Oubliez - moi. D’ailleurs je ne comprends pas votre obstination à me harceler. Vous préférez des filles plus dévergondées.



BORIS

C’est pourtant facile à comprendre. Tu es la plus jolie pouliche que j’ai jamais regardée.

FRIDA

Laissez de côté vos comparaisons chevalines. Votre regard suffit à me souiller. (Ironiquement.) Et d’ailleurs, je suis beaucoup trop vieille pour vous.

BORIS

Justement ! Tu as un long retard à rattraper. Mais je te fais confiance, tu apprendras vite.

(Elle lui donne une gifle.)

FRIDA

Je vous aurai prévenu.

BORIS

Tu frappes de plus en plus fort. C’est à croire que tu t’entraînes, comme Cassius Clay.

FRIDA

J’espère bien vous envoyer au tapis un de ces jours. Vous êtes un monstre, et qui plus est, un pédophile.

BORIS

Oh ! Pédophile ! Comme tu exagères ! Olga, la plus jeune de mes pouliches a déjà onze ans et demi. D’ailleurs elle m’a trompé sur son âge. Elle mesure un mètre soixante - dix. Si j’avais su qu’elle n’avait pas douze ans, je l’aurais fait patienter un peu. J’ai une conscience.

FRIDA

Une conscience !

BORIS

Parfaitement une conscience. Et je soigne ma réputation, c’est pourquoi j’ai besoin d’une ou deux juments un peu plus mûres dans mon écurie. Et tu remplirais très bien ce rôle. Tu les domineras d’une bonne encolure.

FRIDA

Je vous exècre.

(Elle le griffe au visage et s’enfuit.)

Scène III

BORIS

Holà ! Ça brûle ! Et voilà que ça saigne ! La bête féroce ! Elle m’a bien déchiré la figure avec ses ongles. C’est parfois dangereux ces animaux là. C’est tranchant et contondant. Je m’étais fort bien accommodé de son côté contondant, mais cette fois elle m’a vraiment fait mal. De tout petits poignards qui m’ont pénétré la chair. Que c’est douloureux ! C’est douloureux et humiliant. Elle m’a laissé une signature que je vais devoir exhiber toute ma vie. Elle va pouvoir raconter en riant à toutes ses copines que c’est elle qui m’a fait ça. Quelle gloire ! La gloire pour elle et pour moi la honte. Ivan Ivanovitch ne va pas manquer de me railler. Je l’entends déjà : « Alors camarade : Quel est cet animal hybride que tu viens d’affronter ? Une pouliche aux griffes de léopard. » Il ne faudra pas qu’il me chauffe trop les oreilles. Elles sont déjà bien assez chaudes comme ça. Et les filles ! Elles vont bien rire aussi !

La petite folle ! Elle va me le payer, elle me le paiera très cher. Ses bigots de parents aussi. Le père Traubé va en verser les intérêts. Frida croit pouvoir me braver parce qu’elle a des ongles. Moi j’ai d’autres armes. Elle veut me résister, après tout tant mieux. C’est une cité difficile à conquérir, J’aime la guerre. Une ville cernée de remparts, je l’assaillerais, je l’assiègerai, je la harcèlerai jusqu’à ce que les murs tombent et qu’elle capitule. J’espère que la guerre sera cruelle. « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire. » Comme dit si bien Corbeau … Sarcelle … Je ne sais plus. Un drôle d’oiseau en tout cas.

Ça saigne encore ! ça grouille de microbes sous les ongles. C’est la guerre bactériologique qui commence. Il faut que je fasse soigner ça. Je vais aller trouver Nadya, ses jolies petites mains vont me faire une compresse qui va piquer, et puis je me consolerai dans ses bras. Cette chère Nadya ! Comme elle me plait ! Si jolie, si pleine d’esprit, si espiègle. Un peu rebelle par moment. Pas autant que cette furie qui vient de me déchiqueter. Elle sait où est son intérêt. Mais j’allais oublier son anniversaire. Elle a quatorze ans aujourd’hui. Elle ne me l’aurait pas pardonné. Je vais lui faire un joli cadeau, à la hauteur de sa beauté. Voilà ! J’ai vu un beau collier chez Poliakov. Douze mille roubles. Evidemment c’est un peu cher … Allons - y ! Avec d’aussi belles pierres autour du coup. Elle ne pourra plus rien me refuser.

Oh ! Là ! Là ! Ça brûle !

(Entre Ivan Lepkine.)

1 Lioubov (prénom qui signifie « amour » a été déportée bien plus tard, sous Brejniev. Le lecteur me pardonnera cet anachronisme.

2 Papa

Par Lilianof - Publié dans : PLACE AU THEATRE - Communauté : auteurs dramatiques chrétiens
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