Mercredi 27 août 2008

Scène V

FARIKA – LEA – NAAMAN

NAAMAN

Hélas ! Malheur à moi ! Quel horrible tourment !

FARKA

Le voilà ! Quelle plainte et quel visage sombre !

NAAMAN

De mes jours de malheur quel est encor le nombre ?

LEA

Parlez-lui, Farika !

FARIKA

                     Trop rude est le combat.

Le courage me manque. Non, je ne pourrai pas.

NAAMAN

Me pendre à ces colonnes, me noyer dans le fleuve…

FARIKA

Rimmon, fortifie-moi dans ma terrible épreuve !

LEA

Sauve-nous Eternel !

FARIKA

                           Naaman, mon mari,

Que puis-je soulager ton pauvre cœur meurtri ?

NAAMAN

Laisse-moi !

FARIKA

              Mon ami, viens que je te console.

Léa, notre servante, par de douces paroles

Nous invite à l’espoir dans le dieu des hébreux.

NAAMAN

Il ne t’est pas permis de toucher un lépreux.

LEA

Mon cher maître, écoutez votre indigne servante,

Qu’un regard de mes yeux calme votre épouvante,

Qu’un seul mot de mes lèvres pénètre votre cœur

Et que mon doux conseil calme votre frayeur.

Le terrible Nazar ne sert qu’un dieu de pierre

Qui n’a ni fait le ciel ni modelé la terre.

Ne crains pas les oracles du servant de Rimmon.

Place-toi sous celui dont « je suis » est le nom.

Lui seul a le pouvoir de briser ton courage.

L’idole sur ton corps ne fera nul ravage.

La lèpre sur ta peau ne déchirera rien.

Celui qui te menace ouvre sa bouche en vain.

NAAMAN

Par Rimmon ! Quelle audace ! La fureur de ton maître

S’abat sur toi. Va-t'en ! Et que de disparaître

Tu me fasse à l’instant l’ineffable plaisir.

Tes stupides paroles je ne veux plus ouïr.

LEA (en pleur)

Pourquoi ne veux-tu pas… ?

NAAMAN

                                   Tais-toi, jeune insensée.

La malédiction est déjà prononcée.

Regarde !

(Il découvre son bras.)

             N’est-ce pas l’œuvre de notre dieu ?

Cesse de blasphémer, ouvre enfin tes beaux yeux.

Rimmon est tout puissant, il dirige, il gouverne.

Tes consolations ne sont que balivernes.

Quittez-moi toutes deux et laissez-moi mourir !

FARIKA

Mon cher époux…

NAAMAN

    Va-t'en !

FARIKA

                                 Que tu me fais souffrir !

NAAMAN

Trouve un autre mari, laisse-moi disparaître,

Pour la servante juive désigne un autre maître.

FARIKA

Venez, chère Léa, il n’écoutera point.

LEA

La parole de Dieu, telle un glaive à mon poing

Me réclame au combat. Je ne romps pas la lutte.

L’âme de Naaman l’ennemi me dispute,

Ignorant la puissance que l’Esprit met en moi.

FARIKA

Mon mari est malade, et toi folle, ma foi.

LEA

Écoute-moi, bon maître, je ne saurai me taire.

NAAMAN

Quel nouveau coup d’éclat vas-tu encore me faire ?

LEA

La lèpre t’a touché, soit, j’ai fait une erreur.

Est-ce de ton Rimmon que te viens ce malheur ?

Admettons ! Je connais, moi, le Dieu de la vie,

Celui qui vainc la mort, brise la maladie.

O viens à sa rencontre, ô maître Naaman,

Ce Dieu toujours fidèle, ami toujours aimant.

C’est lui qui t’a créé, c’est lui qui te fait vivre.

Veux-tu que de sa lèpre un jour il te délivre ?

NAAMAN

Quelle offrande ton Dieu me réclame en retour ?

LEA

Il ne demande rien. Il agit par amour.

Il exige une chose, car dans sa jalousie,

Il ne tolère pas qu’un autre dieu tu pries.

NAAMAN

N’adorer qu’un seul dieu ? On ne l’a jamais vu !

Pourquoi laisser les miens et pour un inconnu ?

Depuis ton arrivée, sur la même musique

Tu chantes qu’il nous faut servir ce dieu unique.

Comment le connais-tu ? en quel lieu le trouver ?

Tu le dis créateur, pourrais-tu le prouver ?

LEA

A quoi sert d’adorer le soleil ou la lune

Qui n’ont de sentiment ni de puissance aucune ?

Seul Eloïm possède un pouvoir créateur.

Qui a conçu les fruits, les arbres et les fleurs ?

Qui a formé les cieux ? Qui a fondé la terre ?

Qui a donné la vie d’un seul grain de poussière ?

NAAMAN

A l’idée d’un seul dieu je ne saurais céder.

Pour cet immense ouvrage ne l’a ton pas aidé ?

Un seul vrai dieu que tu prétends toi seul connaître

Te salue-t-il parfois en ouvrant sa fenêtre ?

LEA

Allons, ne raille pas.

NAAMAN

                          Tu railles bien Rimmon.

LEA

Le seul vrai Dieu réside en son temple, à Sion.

NAAMAN

Supposons que ton dieu veuille écouter les larmes,

Comment fléchirait-il ? Dis-moi, et par quel charme… ?

LEA

A des hommes choisis mon Dieu s’est révélé.

Tels Moïse, plusieurs ont été appelés.

Tu devrais rencontrer le prophète Élisée.

NAAMAN

Un prophète, à présent ! sotte billevesée !

LEA

Prends garde d’insulter de Dieu le serviteur,

Son nom devrait suffire à t’inspirer la peur.

Accorde un peu de foi à ce glorieux maître :

La paix, la guérison, il te fera connaître.

Un jour chez une veuve emplie de désarroi[1]

Élisée demanda : « Que ferai-je pour toi ?

– Hélas ! mes deux garçons sont mis dans les entraves.

Le créancier le prit pour les vendre en esclaves.

Si je ne paie ma dette ils me seront ravis,

Mais je suis sans argent, n’ayant plus de mari.

– Te reste-t-il un peu de grain ou de farine ?

– A peine un vase d’huile pour contrer la famine.

– Alors ne tarde pas, va dans les magasins,

Emprunte des amphores, va chez tous tes voisins. »

Sans poser de questions, la femme obéissante

Collecta force jarres, ô fortunée servante !

La femme avait la foi, Elisée le pouvoir.

Ce fut le plus beau don qu’elle ait pu recevoir :

Les quelques gouttes d’huile apportées par la veuve

Des centaines de pots remplirent en un fleuve.

Elle paya sa dette et repris ses enfants.

Dieu l’a mise à l’abri du besoin maintenant.

NAAMAN

Curieux magicien qui multiplie de l’huile.

LEA

Plus tard, dedans Sunem, une petite ville,

Une dame très riche, mais pleine de piété

Se plaignit au prophète de sa stérilité.

Élisée aussitôt répara ce dommage :

D’enfanter largement elle avait passé l’âge.

Bientôt, grâce au Seigneur, un fils elle conçut.

NAAMAN

Ceci n’est que fortune. Je ne suis convaincu.

LEA

Un jour, devenu grand, oh ! quel jour de souffrance,

Travaillant dans un champ, tomba sans connaissance.

On l’emmena chez lui. Quel misérale sort !

Parvenu chez sa mère le garçon était mort.

On s’en alla quérir Elisée en urgence.

Le prophète comprit du défi l’importance.

Il entra dans la chambre où le garçon gisait.

Sur ce lit de malheur où plus rien n’espérait

Le saint homme de Dieu s’allongea sur sa couche,

Et sa main dans sa main, sa bouche sur sa bouche,

Et ses yeux dans ses yeux, se soudant à son corps,

Élisée lui rendit la vie sans un effort.

FARIKA

Si le dieu de Léa les défunts ressuscite,

Il te délivrera et te guérira vite.

NAAMAN

Voici le roi.

Scène VI

FARIKA – LEA – NAAMAN – BEN-HADAD

BEN-HADAD

               Je viens chez toi sans avertir.

Tant de bruits nous alarment et je n’y puis tenir.

De terribles nouvelles ici chacun m’informe.

Le cœur empli d’angoisse et sans aucune forme

Je viens savoir de toi si le fait avéré

Du corps de Naaman le mal est déclaré.

NAAMAN

Hélas ! La chose est vraie. De la lèpre la plaie

S’incruste sur ma peau, blanche comme la craie

Et je ne pourrai plus à la ville cacher

Longtemps ce corps meurtri, par l’opprobre entaché,

Car ce mal, il est vrai, pour l’homme n’est que honte.

Le mépris de mon peuple il faudra que j’affronte.

BEN-HADAD

Hélas ! Pour te sauver je n’ai aucun pouvoir.

FARIKA

Pour guérir Naaman demeure un seul espoir.

Sache, ô roi, que Léa, notre esclave fidèle

Connaît en son pays la main providentielle

Qui chassera sa lèpre. Servant de l’Eternel,

Le prophète Elisée, au pays d’Israël.

BEN-HADAD

Le pays d’Israël contre nous est en guerre.

LEA

Parlons plutôt de paix. Ton humble esclave espère

Qu’une telle action rapprochant nos pays

Sauverait ton héros et vous rendrait amis.

BEN-HADAD

Ami, n’hésite pas. Il faut prendre la route.

NAAMAN

Je ne partirai pas car mon esprit redoute

De ne trouver qu’échec et désillusion.

BEN-HADAD

Grand sot ! Pars sur le champ. Quel péril crains-tu donc ?

Reste dans ta maison, ta perte est assurée :

Lépreux tu périras. Va chez cet Élisée.

S’il ne fait rien pour toi il ne te tuera pas.

Pour t’aider je m’empresse à sceller une lettre

Qu’au roi de Samarie il te faudra remettre.

Scène VII

FARIKA – LEA – NAAMAN

FARIKA

Es-tu bien convaincu ? Partiras-tu ?

NAAMAN

        Je pars.

FARIKA

Prépare tes chevaux, ne souffre aucun retard.

NAAMAN

Je charge les chevaux, prépare l’attelage.

Je ne puis différer cet important voyage

LEA

De toutes les contrées que conçut l’Eternel,

Le plus beau des pays est celui d’Israël.

Dans ma belle patrie combien je voudrais être !

Avec vous, s’il vous plaît, emmenez-moi, mon maître.

NAAMAN

Ce n’est pas convenable. Voyager avec toi ?

Que dirait-on de nous dans la maison du roi ?

LEA

Qu’importe ce qu’on dit de l’insolente juive !

De revoir Samarie mon ardeur est si vive.

Je saurais te guider, je saurais te servir

Et je demeurerai fidèle à t’obéir.

NAAMAN

Voyager avec toi en laissant mon épouse ?

Ne redoutes-tu pas de la rendre jalouse ?

LEA

Qu’empêche Farika de nous accompagner ?

FARIKA

A rester en Syrie je dois me résigner.

Les affaires du maître et ma santé fragile

Me contraignent, hélas, à demeurer en ville.

Je redoute les ruses de cette Salia,

Mais ne crains aucun mal de ma douce Léa.

En toi, ma chère enfant, j’ai pleine confiance

Et je puis concéder sans en subir l’offense

Que vous deux loin de moi soyez prêts à partir.

Et je crains que Nazar ne te fasse subir

L’injuste châtiment de ton apostasie

Et ne te fasse ici brûler pour hérésie.

NAAMAN

Allons ! Lève-toi donc et suis ton général.

Le temps que je t’apprenne à monter à cheval.

 

RIDEAU



[1] 2 Rois Ch. 4

Par Lilianof - Publié dans : PLACE AU THEATRE - Communauté : auteurs dramatiques chrétiens
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Lundi 25 août 2008

ACTE II

Damas, la maison de Naaman.

Scène première

LEA

Hélas ! Mon pauvre corps ! Mes jambes et mon dos !

Pour te servir, Seigneur, quel terrible fardeau !

Pour ma fidélité indignement battue,

Et j’aurais moins souffert si ma voix s’était tue.

Comment as-tu permis, ô Seigneur éternel

Que je souffre des hommes le jugement cruel,

Que du cuir je subisse la terrible morsure

Et que ma peau fragile en porte la blessure ?

Pourquoi Seigneur ? Pourquoi ? J’ai combattu pour toi.

Tu m’as laissée vaincue, Seigneur, dis-moi pourquoi ?

Aurai-je dû aussi comme ce peuple impie

Craindre l’idole infâme et trembler pour ma vie ?

O mon Dieu ! J’ai trop mal ! Et ce dos enflammé…

Piètre remerciement pour t’avoir tant aimé !

Le couteau de ce prêtre eut été moins pénible.

Jamais je n’aurais dû braver ce dieu terrible.

Mais la douleur m’égare, pardonne-moi Seigneur,

Car la foi m’abandonne en ce jour de malheur.

Mais quel est cet air chaud qui traverse mon âme ?

Soulagement du cœur ! Rafraîchissante flamme !

Je sens comme une main sur mon dos crevassé,

Contact réparateur, et mon mal a cessé.

Les marques du fouet labourant ma peau frêle

S’effacent à mes yeux. Majesté immortelle !

Dieu du père Abraham ! Pardon d’avoir douté

Et de n’avoir pas cru à ta fidélité.

Au sein de la détresse, dans la tourmente même,

Tu me montres, grand Dieu, jusqu’à quel point tu m’aimes.

Ainsi, par ton amour, enrichie par tes dons,

Moi, la petite esclave, j’ai terrassé Rimmon.

A l’odieux Nazar aussi je le proclame :

Je ne crains son fouet, je ne crains pas sa lame.

Les sentences du prêtre, les menaces du roi

Jamais plus ne pourront me détourner de toi.

Naaman que je sers avec force et courage

N’a craint de provoquer du pontife la rage.

Son épouse fidèle, la douce Farika

Intercéda aussi pour défendre mon cas.

Sois donc remercié pour des maîtres si tendres.

O puissent tous les deux ta douce voix entendre,

Car je les aime, ô Dieu, bien qu’ils soient ennemis

D’Israël et qu’ils soient aux idoles soumis,

Bien qu’ils aient assombri ma tendre adolescence,

Je te prie de verser sur eux ta bienveillance.

Mon cœur s’ennuie souvent, Seigneur, tu le sais Bien,

Des rues de Samarie. Je me languis des miens.

Permettras-tu un jour que je revoie ma ville ?

Me libéreras-tu de cette vie servile,

Que je retrouve enfin le pays d’Israël ?

J’ai soif de ma patrie, je t’implore, Eternel.

Reconduis-moi chez moi, vers la terre promise,

Mène vers Canaan ta servante soumise.

Mais, dissimulons-nous, j’aperçois Salia

Flanquée de son amie la sotte Malia,

Filles écervelées, courtisanes frivoles,

Elles vont à nouveau m’humilier.

Scène II

LEA – SALIA – MALIA

SALIA

                                      Je vole,

Et de mes ailes je m’élance des cieux

Pour me précipiter à cette heure en ce lieu.

Ici, chez Naaman, démarche audacieuse,

Nous courons toutes deux, fidèles, envieuses.

D’approcher Naaman nous avons le devoir

Et dans son salon même, nous pourrons tout savoir.

LEA

Que font-elles ici ? Quelle est donc cette ruse ?

Que dira Farika en trouvant ces intruses ?

SALIA

En observant ici nous aurons la faveur

D’entendre ou d’infirmer la rampante rumeur.

MALIA

Oh ! Partons, Salia, je crois qu’on nous épie ;

Je sens sur moi les yeux de l’intime ennemie

Farika.

SALIA

         De ce lieu elle nous chassera.

MALIA

Sachons nous esquiver quand elle passera.

SALIA

Ce n’est pas Farika qui met mon cœur en peine,

Que m’importe après tout sa tendresse ou sa haine ?

On dit de Naaman qu’il est déjà perdu :

La malédiction qui sur lui a fondu

Le jette dans la honte et son mal est terrible,

La lèpre, ce fléau, a fait de lui sa cible.

Non, bientôt de sa gloire il ne restera rien.

Comme l’a dit Nazar, il fuira loin des siens.

La haine de Rimmon n’accorde nulle trêve.

MALIA

O puisse son déclin n’être qu’un mauvais rêve !

Je l’aime, Salia, lépreux, même banni,

Je resterai fidèle à ce héros terni.

SALIA

Malia, ton héros bientôt va disparaître

Et nous devrons demain choisir un nouveau maître.

Oublie-le maintenant et prépare ton cœur

A aimer le suivant avec la même ardeur.

MALIA

Je l’aimerai toujours.

SALIA

                           Partage alors sa honte.

Déjà je suis acquise à l’étoile qui monte.

MALIA

Laissons là ce discours. Vraiment tu me déçois.

SALIA

Sais-tu ce qu’on raconte à la table du roi ?

MALIA

Dis-moi !

SALIA

            Au temple, hier, par une main profane,

De farine de blé la poudre diaphane

Fut répandue autour de l’autel.

MALIA

                                      Et alors ?

SALIA

Nazar serait venu reprendre le trésor,

Laissant de ses souliers les marques peu discrètes.

D’autres les ayant vues, sa disgrâce était faite.

On parle de mensonge, voire de trahison

Et déjà la rumeur s’étend dans la maison.

On dit qu’embarrassé, pour étouffer l’affaire

Le grand-prêtre lui-même passa la serpillière.

MALIA

Quelle incroyable histoire ! Qui aurait fait cela ?

SALIA

Qui donc aurait osé ? Ne le demande pas !

On soupçonne la juive, oui, Léa, cette peste

Qui pour braver Rimmon, d’ailleurs, n’est pas en reste.

Elle gît à présent sur un lit de douleur,

Le fouet l’a punie, ce fut pour son malheur,

De nombreux jours encore durera sa souffrance,

Tout son corps est en feu. Pour son outrecuidance.

Elle endure un supplice, elle l’a mérité

Et ce fut un plaisir de l’entendre crier.

LEA

Merci, ma chère amie !

MALIA

                            J’entends parler.

SALIA

                                                 La juive !

MALIA

Quoi ? Déjà rétablie ? Comme elle est forte et vive !

SALIA

Tu nous épies, esclave ! Apparais ! Montre-toi !

Les coups de ce matin n’ont pas suffi, ma foi !

Toi, la juive effrontée, méchante comme teigne.

Veux-tu que de ma main à mon tour je t’enseigne ?

LEA

Je n’en ai pas besoin.

 

MALIA

                            Elle a tout entendu ;

De nos discussions elle n’a rien perdu.

SALIA

Réponds-nous ! Que sais-tu sur le mal de ton maître ?

LEA

S’il en est accablé, il ne fait rien paraître.

SALIA

Je crois ce qu’on me dit : C’est un homme achevé.

On en parle à la cour : son malheur est prouvé.

LEA

Il paraît qu’on m’a dit ! je me suis laissé dire !

Avec des « on m’a dit » je dois craindre le pire.

Puisque vous aimez tant les rumeurs de la cour,

Je pourrais vous donner un conseil en ce jour :

Vérités et mensonges tombant dans vos oreilles,

Sur un frais papyrus écrivez ces merveilles.

Tous les ragots de cour sur la reine et le roi,

Sordides racontars auxquels vous prêtez foi,

Écrivez tout cela en lettres majuscules,

Et revendez vos œuvres à la foule crédule,

Vous verrez que sous peu, pour vos dignes talents,

On vous rétribuera d’un ou deux bons talents.

MALIA

Mais c’est intolérable !

SALIA

                            Cette esclave persifle.

Nous sommes deux princesses. Écoute, tête à gifles :

Vois ton état servile, considère nos rangs,

Tu devrais te traîner à nos pieds maintenant.

LEA

Certes, je suis esclave et n’ai qu’une maîtresse ;

De servir Farika le devoir seul me presse.

Je ne suis pas à vous et n’ai à revoir

De vous nulle leçon, faites-le bien savoir.

SALIA

Toujours à nous moquer, vraiment elle m’agace,

Maudit échantillon de sa maudite race.

LEA

Reste calme, Léa !

MALIA

                        Réponds juste une fois :

Le gros sac de farine, c’était toi ?

LEA

                                         C’était moi.

SALIA

Toi seule, pauvre esclave, met le trouble en la ville !

Ne veux-tu pas causer une guerre civile ?

Naaman, par ta faute, est certain de mourir.

LEA

Par ma faute !

SALIA

                   Par la tienne ! « Je ne saurais servir

Une idole de pierre. » Par ta sotte conduite,

Détournant sa fureur de ta tête maudite,

Tu la laisses tomber sur l’homme tant aimé.

LEA

En aucune manière…

SALIA

                             Tais-toi ! Tu dois payer.

Tremble, et de Salia redoute la colère,

Subis notre vengeance, esclave, et considère

Que ton rang te limite à encaisser les coups.

Dans notre lieu secret descends donc avec nous ;

Nos façons de penser nous te feront connaître.

LEA

Je ne crains pas vos dieux, je ne crains pas vos maîtres,

De vous aurais-je peur ?

MALIA

                              Viendras-tu ?

LEA

                                               Je vous suis.

Scène III

FARIKA

Par tous mes dieux ! quel triste jour et quel ennui !

J’ai vécu avec lui un amour sans ombrage,

Nous avons eu l’espoir et la paix en partage

Mais je vois transformée la vie de mon Seigneur,

Mon époux Naaman, héros toujours vainqueur

S’égare loin de moi, il a le regard terne.

Quel triste sentiment aujourd’hui le gouverne ?

Depuis ce jour funeste où l’ignoble prélat,

Prophète de malheur, annonça son trépas,

Naaman est vaincu, sa force est terrassée,

Laissant à l’agonie son épouse harassée.

Scène IV

FARIKA – LEA

LEA

Que voilà un marché rapidement conclu !

FARIKA (à part)

Voici venir Léa, fille du peuple élu.

(à Léa)

Tu portes sur tes lèvres une humeur satisfaite.

LEA

Je reviens à l’instant d’une amusante fête.

Tes deux jeunes rivales, en un obscur cellier,

D’un même accord m’avaient menée pour me briser.

Inefficacement leurs poings frappaient le vide ;

J’esquivais tous leurs coups, j’étais bien plus rapide.

Enfin, leur saisissant le buste entre mes mains,

Telles de sombres cloches ébréchées dans l’airain,

Je les fis percuter, accord sans harmonie ;

Sans élégance aucune, leur belle compagnie

Telle deux sacs de grain croula sur le pavé.

Maudite race juive s’est bien laissée trouver.

FARIKA

Léa, je te serai cent fois reconnaissante

De m’avoir corrigé ces garces insolentes.

De ton joyeux combat me livrant le récit,

Tu as calmé mon cœur et l’as fort diverti,

Et de la pauvre épouse éclairé la tristesse.

LEA

Pourtant votre visage exprime la détresse.

FARIKA

Ô Léa ! qui pourra soulager mon émoi ?

LEA

Maîtresse, j’aimerais, de votre désarroi

Porter quelque remède. D’où vous vient cette peine ?

FARIKA

Naaman, notre maître, ô douleur souveraine,

Depuis que de Nazar l’oracle fut rendu,

Que les rumeurs de cour le déclarent perdu,

Naaman montre à tous une face chagrine,

Il tremble pour sa vie, redoute sa ruine,

Il ne me parle plus, me traite sans égard

Et ne m’accorde plus la grâce d’un regard.

Se peut-il que Rimmon, dieu si juste, si sage

Ait contre Naaman inspiré ce message ?

Qu’animé contre lui de tant d’aversion

Lui-même ait proclamé sa condamnation ?

Que pourrais-je à ce dieu aux humeurs si cruelles

Offrir pour qu’à l’instant son pardon se révèle ?

Est-il assez de larmes,est-il assez d’encens ?

Donnerai-je ma vie ? Verserai-je mon sang ?

LEA

Oui, j’ai compassion de votre âme éplorée.

Que j’ai peine à vous voir ainsi désemparée !

Ô ma douce maîtresse, essuyez donc vos yeux,

Retrouvez, Farika, votre visage heureux.

Je suis de votre peine assurément coupable,

En défiant Rimmon, – était-ce raisonnable ? –

J’ai attiré sur lui du prêtre la fureur.

De l’image taillée n’ayez aucune peur.

Jamais pierre ni bois ne pourront vous détruire.

L’idole n’a sur terre point de force ou d’empire.

Craignez plutôt le Dieu qui le monde a fondé,

Et qui l’armée des astres au ciel a présidé.

Qu’importent de Rimmon la haine et la colère.

Craignez le créateur, ayez soin de lui plaire.

Lui seul est tout puissant ; Quel mal pourrait Rimmon ?

Oui, Nazar a maudit, la haine sur le front,

Mais quel est le pouvoir de Rimmon sur la vie ?

La pierre ne peut pas donner la maladie.

Ne craignez point, Madame, ayez en l’Eternel

Entière confiance, c’est un Dieu paternel,

Sa puissance s’exerce sur toute la matière,

Il se rit de l’idole, se moque de la pierre.

Ne prêtez nulle foi aux rumeurs de la cour :

Je crois au Dieu vivant, je crois au Dieu d’amour,

Aujourd’hui Naaman, rongé d’inquiétude,

Demain témoignera devant la multitude

Qu’aucune maladie n’a ravagé son corps,

Confondant à jamais ce vieux prêtre retors.

FARIKA

Ô gentille Léa, servante précieuse !

Douce consolatrice, aimable et gracieuse !

Tu m’as fait retrouver le sourire et l’espoir.

Tu m’as ouvert les yeux, je courais dans le noir.

Ce sont paroles d’homme, menaces infondées,

Ridicules terreurs, angoisses insensées.

Allons d’un pas zélé consoler Naaman.

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Jeudi 21 août 2008

Scène V

MALIA – SALIA – BEN-HADAD – NAZAR – NAAMAN – FARIKA – LEA – figurants

(Entre Naaman, Farika à son bras, Léa les suit.)

BEN-HADAD

Le Général en chef : Naaman, le vaillant,

Le glorieux soldat qui vainquit l’assaillant,

Le héros de Damas, sauveur de la Syrie,

Valeureux protecteur de la terre chérie.

Acclamons Naaman.

(Applaudissements.)

VOIX DU PEUPLE

                           Naaman ! Naaman !

SALIA

C’est lui ! C’est Naaman ! Ma chère, quel tourment !

MALIA

Je vais m’évanouir. Je péris. Je trépasse.

SALIA

M’abandonne la vie ! Malia, tant qu’il passe,

Regarde à ses côtés sa femme Farika,

Soumise, les suivant, leur esclave, Léa.

NAAMAN

Ô grand roi Ben-Hadad, au cours de mes batailles,

Mes soldats de Ninive ont forcé les murailles.

Le bélier en brisa la porte avec fracas,

Nos glaives ont tranché des têtes et des bras,

Nos flèches ont forcé les soldats à se rendre.

De la cité du Tigre il n’est que flamme et cendre.

Oui, de cette campagne au succès glorieux

Nous rapportons pour toi un butin généreux :

Or, argent, fer et bronze, topazes et sardoines,

Nous avons des vaincus pillé le patrimoine,

Vases et diadèmes de rubis incrustés,

Dagues aux longs fourreaux dans l’ivoire sculptés,

Boucliers d’or, tapis de peau, manteaux de soie,

Chevaux d’ébènes, paons bigarrés, oiseaux de proie

Le trésor envié que tenait l’Assyrien,

Gage de ma victoire, aujourd’hui t’appartient.

Les chevilles ferrées de solides entraves,

Voici venir à toi de forts et beaux esclaves,

Enfants aux doux visages, hommes aux bras musclés,

Filles à la peau douce, femmes au front voilé.

Puissent ces beaux garçons, ces femmes gracieuses

Te servir avec zèle, rendre ton âme heureuse.

Que ces simples présents à tes pieds rassemblés

Fassent de Ben-hadad un monarque comblé.

BEN-HADAD

Nous t’accordons, ami, notre reconnaissance

Pour l’or et pour l’argent et pour notre défense.

Il est temps maintenant d’honorer le sauveur

Véritable, et louer, au pied de sa splendeur

Celui qui, du méchant brisa le glaive infâme.

À Rimmon, le Seigneur du soleil et du vent.

Proclamons notre foi dans un culte fervent.

NAZAR

À Rimmon, la vertu et la toute puissance,

À l’homme soit la foi et soit l’obéissance.

Adorons sa statue dans un élan pieux

Car en elle se plaît l’âme de notre dieu.

À l’homme n’appartient ni force ni courage.

Tout lui vient de Rimmon dont seul il est l’ouvrage.

LEA

Ce qu’il nous faut entendre !

FARIKA

                                   Tais-toi Léa !

LEA

                                                  Pardon.

NAZAR

Implorons à présent le grand maître Rimmon.

LEA

Je ne sers pas Rimmon.

FARIKA

                            Léa, veux-tu te taire ?

NAZAR

Que chacun, désormais, le genou contre terre,

Accorde à sa statue son adoration.

LEA

À la pierre muette point de dévotion.

FARIKA

Te tairas-tu, Léa ?

NAZAR

                        Ici dans son saint temple,

Chantons à ce grand roi des cieux qui nous contemple.

LEA

Il n’y a qu’un seul Dieu sur terre et dans le ciel :

Rimmon n’est pas son nom. Son nom est l’Eternel.

FARIKA

Léa, par tous les dieux !

NAZAR

                            À genoux, chair mortelle.

(Tous s’agenouillent, sauf Léa.)

LEA

Je ne sers pas Rimmon.

NAZAR

                            Dis-moi, enfant rebelle,

Du dieu qui place en nous la crainte et la terreur

Sur toi oserais-tu attirer la fureur ?

LEA

Je ne sers pas Rimmon.

NAZAR

                            Écoute, je te prie.

Mon conseil, jeune fille, ne joue pas sur ta vie,

Du dieu de la Syrie écarte le courroux :

Au pied de sa statue traîne-toi à genoux

LEA

Je ne sers pas Rimmon.

FARIKA

                              Léa, fille insensée,

Implore le pardon de l’idole offensée.

LEA

Je ne sers pas Rimmon.

NAZAR

                            À genoux, je le veux,

Avant que sur ta tête il abatte son feu.

LEA

Je ne sers pas Rimmon.

NAZAR

  À genoux, juive impie.

Ou bien je châtierai ton ignoble hérésie.

LEA

Je ne sers pas Rimmon.

NAZAR

                            Très bien, je vais sévir,

Impénitente esclave, je saurai te punir.

LEA

Je ne sers pas Rimmon. Que Nazar me pardonne.

MALIA

Quelle forte leçon de courage elle donne !

Je ne crains pas Rimmon, mais Nazar me fait peur.

Me voici inclinée sans aucune ferveur.

La juive méprisable, sans crainte pour sa vie

Résiste à l’irascible prêtre et le défie.

NAZAR

Pour la dernière fois : Te prosterneras-tu ?

LEA

Je ne sers pas Rimmon. Longtemps mon cœur s’est tu.

Mais aujourd’hui mon Dieu m’interdit le silence,

Et de plaider pour lui mon désir est immense.

Le vrai Dieu, le seul Dieu est celui d’Israël.

Je ne sers qu’un seul Dieu. Oui, je n’adore qu’El.

Il m’a donné la vie, bien haut je le proclame.

Il a formé mon corps, lui a donné une âme.

Il a créé les lacs, les fleuves et les monts.

Il a créé le roc dont vous fîtes Rimmon.

NAZAR

Paroles sacrilèges ! Te tairas-tu, vipère !

LEA

L’Eternel est mon maître, il est aussi mon père.

NAZAR

Rimmon te détruira.

LEA

                         Quoi ? Ce produit humain ?

Dieu le renversera du revers de la main.

Un jour les Philistins capturèrent son arche.[1]

Au temple de Dagon, ridicule démarche,

En quête d’autre objet pour leur dévotion

Et de divinité pour leur collection,

Le mirent en Asdod au pied du dieu de pierre.

Tel un fauve dressé, cette idole altière,

Tel un maître en ce lieu il semblait dominer

Et le coffre de cèdre il voulait contempler.

La nuit vint assombrir la cité Philistine

À l’aube, les servants, exerçant la routine,

Trouvèrent contre terre le visage tourné

Devant l’arche le dieu de marbre prosterné.

NAZAR

Qu’on la force à se taire ! Cette folle délire.

LEA

Les prêtres, tout confus, sans en oser rien dire,

Replacèrent Dagon sur le socle scellé,

Puis à leurs liturgies se laissèrent aller.

Une autre nuit passa, pour l’idole funeste,

Laquelle s’abattit dans une chute leste.

La tête et les deux bras de ce pauvre Dagon

Se brisèrent au sol, ne laissant que le tronc.

NAZAR

J’interdis d’écouter de pareilles sottises.

LEA

Ô prêtre vénéré, souffrez que je le dise :

Je ne sers pas Rimmon, ni Dagon, ni Baal.

Ces dieux faits de main d’homme se défendent trop mal

Face au Dieu des Armées, celui que mon cœur aime.

NAZAR

Par l’enfer ! vous venez d’entendre ce blasphème.

Je réclame vengeance et Rimmon veut du sang.

L’insensée a brisé son cœur en l’outrageant.

Son amour infini s’est transformé en haine,

En malédiction au peuple Damascène.

Le dieu m’avait en songe averti d’un malheur,

Sa vision m’a comblé d’angoisse et de terreur.

Qu’à l’instant, sur l’autel, en un flot se déversent

Les ondes cramoisies de la juive perverse.

Alors, rasséréné, le maître écartera

Peste, famine, lèpre, misère et choléra.

Oui, le dieu vénéré nous réclame justice ;

Offrons-lui cette vierge en vivant sacrifice.

Saisissez-la !

(Deux soldats la saisissent chacun par un bras, elle les repousse.)

LEA

                  Ne posez pas sur moi vos mains.

Votre autel est tout près, je connais le chemin.

(Elle va se placer devant l’idole.)

Je ne veux pas m’offrir à ce dieu ridicule,

Mais pour le seul vrai Dieu qu’on m’égorge ou me brûle,

C’est mourir en témoin, glorifiant son nom.

NAZAR

Que meure en se taisant cet enfant du démon !

(Des prêtres forcent Léa à s’agenouiller, l’un d’eux lui place un couteau sur la gorge. Elle n’oppose aucune résistance.)

FARIKA

À me servir, Léa déploie son plus beau zèle

Et je ne veux pas perdre une esclave fidèle.

Interviens, Naaman.

NAAMAN (à Ben-Hadad)

                          Mon Seigneur et mon roi,

De ton humble servant daigne écouter la voix.

Nous ne voulons pas perdre l’enfant précieuse

Qui par tant de bonté rend ma famille heureuse.

Au retour de campagne, au pays d’Israël,

J’arrachai la fillette au foyer paternel,

Je l’offris en présent à mon épouse aimée ;

L’âme de Farika s’y est fort attachée.

Hélas ! Nous la perdons, qui nous consolera ?

NAZAR

Il nous faut tout donner à Rimmon.

NAAMAN

                                         Pas Léa.

BEN-HADAD

Nous devons châtier cette juive rebelle.

Allons ! Je t’offrirai deux esclaves comme elle.

NAAMAN

Je ne veux que léa.

BEN-HAADAD

                         N’as-tu pas entendu

Les paroles du prêtre ? Un sacrifice est dû.

Et ta jeune servante, pour sa parole impie,

Rimmon l’a décidé, ne peut qu’être punie.

NAAMAN

Je ne veux que Léa.

NAZAR

                          Rimmon la veut aussi.

NAAMAN

Agis, roi magnanime. J’ai servi la patrie.

De la main du bourreau sauve l’enfant chérie.

En échange, à Rimmon, je donne de l’argent,

De l’or et des rubis, saphirs et diamants.

Pour mes actes de guerre, unique récompense,

J’implore sur Léa ta royale clémence.

BEN-HADAD

Pour avoir terrassé l’Assyrien maudit,

J’accède à ta demande. Ainsi, le roi l’a dit :

Qu’on libère à l’instant cette esclave insoumise.

Mais nous n’acceptons pas qu’elle pèche à sa guise.

Qu’un fouet lourd et cruel lui arrache la peau.

Qu’on épargne sa gorge et déchire son dos.

NAZAR

Le dieu que jour et nuit je sers sans un murmure

Est frustré de l’esclave aux croyances impures.

Elle aime un autre dieu et vénère un rival.

Ainsi parle Rimmon sur ton trône impérial ;

Ainsi parle Rimmon dans sa juste colère :

Faible roi Ben-Hadad, tremble et te désespère,

Car aujourd’hui ton dieu ne te protège plus.

Et pour toi, Naaman, il n’est point de salut.

Rimmon n’accordera ni faveur ni clémence,

Il s’éloigne de toi, trop grave est ton offense :

Ta peau deviendra blanche et se morcellera,

Tout ongle et tout cheveu, toute dent tombera,

La force s’enfuira de ta musculature,

Le mal rendra hideux les traits de ta figure.

Comme un sceau, comme un fer, il marquera ton front.

Tes mains perdront leurs doigts qui s’en détacheront.

Par ta propre famille, épave abandonnée,

Errant de grotte en grotte, larve désespérée,

Tu fuiras dans la honte et mourras dans l’oubli.

Craignant toujours les hommes tu mourras dans la nuit.

Ainsi parle Rimmon : Ton audace est punie.

Ainsi s’achève ici notre cérémonie.

(Les participants se retirent les uns après les autres. Naaman reste seul. Puis Léa le rejoint.)

Scène VI

NAAMAN – LEA

NAAMAN

Hélas ! Je suis perdu, le prêtre m’a maudit.

La terreur est mon lot. L’espoir m’est interdit.

LEA

Ne perds pas ton courage. Relève-toi, mon maître,

Et regarde la vie.

NAAMAN

                       Il m’a maudit, ce prêtre.

LEA

Il t’a maudit, la belle affaire !

NAAMAN

                                   L’horrible mal

Souille déjà mon sang. Je meurs !

 

LEA

                                          Mon Général,

N’as-tu pas asservi le monde entier, ou presque,

Et te voici vaincu par ce vieillard grotesque !

NAAMAN

Le prêtre de Rimmon ! Ne parle pas ainsi,

Ou ce mal effrayant te détruira aussi.

LEA

Ô superstition ! Humanité crédule !

Que pourrait contre toi la pierre ridicule ?

NAAMAN

Rimmon est bien vivant, et plus puissant que moi.

Aussi bien qu’un mortel il parle, mange et boit.

LEA

Il boit ! S’enivre-t-il, ce coquin vénérable,

Lorsque dans sa cuisine Rimmon se met à table ?

NAAMAN

N’insulte pas Rimmon, tu en as assez fait !

LEA

J’aimerais trop le voir assécher d’un seul trait

Ces amphores de terre à ses pieds entassées.

NAAMAN

Laisse ton ironie, jeune juive insensée !

Des offrandes du peuple est notre dieu nourri.

LEA

Il mange tout cela ? Quel féroce appétit !

NAAMAN

Oies et poules farcies jamais ne rassasient

Le dieu qui cette nuit les aura englouties.

LEA

Le roc ne mange pas.

NAAMAN

                            Rimmon mange, et demain,

De tous ces vivres-là il ne restera rien.

LEA

La pierre n’a pas faim. Le vieux Nazar vous berne,

Et je vais sur le champ éclairer ta lanterne.

(Elle va chercher un sac de farine parmi les offrandes.)

NAAMAN

Mais que fais-tu, Léa ?

LEA

                            Je confonds ce lascar !

Observe bien ceci : Prête-moi ton poignard.

NAAMAN

Ne va pas te blesser. C’est une arme de guerre.

LEA

J’ai connu ce matin menaces plus sévères.

(Elle crève le sac et répand la farine autour de l’idole.)

NAAMAN

Que signifie ce jeu ? explique-moi, Léa.

LEA

Au milieu de la nuit ton dieu se servira.

Au matin tu verras les marques, ô scandale,

Des prêtres de Rimmon des augustes sandales.[2]

 

RIDEAU



[1] 1 Samuel 5.1/4

[2] On trouve une semblable anecdote dans un chapitre apocryphe du livre de Daniel.

Par Lilianof - Publié dans : PLACE AU THEATRE - Communauté : auteurs dramatiques chrétiens
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Lundi 18 août 2008

NAAMAN

Comédie biblique en 5 actes

 

Naaman : Général de l’armée Syrienne

Farika : sa femme

Léa : 16 ans, esclave juive

Ben-Hadad : roi de Syrie

Joram : roi d’Israël

Josaphat : roi de Juda

Malia et

Salia : courtisanes

Nazar : prêtre de Rimmon

Élisée : prophète d’Israël

Guéhazi : Serviteur d’Elisée.

Un serviteur de Joram

 

La scène est à Damas et en Israël au Xe siècle avant J.C.

 

Source : La Bible : Deuxième livre des Rois, chapitre 5.

 

L’auteur, bien que très attaché aux Saintes Ecritures, a pris la liberté d’ajouter un peu de fiction au texte biblique. Principalement : Malia et Salia, les groupies de Naaman, et Nazar sont des personnages fictifs. Le nom de la femme de Naaman et de la jeune esclave nous sont inconnus et la jeune fille n’a certainement pas accompagné Naaman dans son voyage.


ACTE PREMIER

Damas, le temple de Rimmon.

Scène première

MALIA – SALIA

SALIA

Malia, si fidèle au temple de Rimmon !

MALIA

Es-tu venue louer ce grimaçant démon ?

SALIA

Salia, n’en déplaise aux dieux, ma foi est nulle,

Et je n’adore pas sa statue ridicule.

MALIA

Du grand prêtre Nazar n’as-tu aucune peur ?

SALIA

Ni des dieux ni des hommes, ni crainte ni terreur.

Non, c’est un autre dieu que j’attends dans ce Temple,

Ni de bois, ni de pierre, mais qu’il soit leur exemple ;

Un homme au bras puissant, au visage charmant,

Un héros merveilleux.

MALIA

                                     Naaman ?

SALIA

                                                      Naaman.

Pour le toucher des yeux je donnerai ma vie.

Pour mon impiété je puis être punie,

Mais Malia, je l’aime, et je l’aime à souffrir,

Et c’est un beau présent que ma vie lui offrir.

MALIA

Crois-tu que pour les yeux de ce monstre d’albâtre

Mes pieds courent si prompts à ce temple idolâtre ?

Je suis venue le voir en ce sinistre endroit.

Naaman va entrer, accompagnant le Roi.

J’aime le beau guerrier, tout en moi le désire,

Mon cœur est abattu et mes lèvres soupirent.

SALIA

Vois, d’autres courtisanes se rassemblent ici ;

Les filles de Damas, toutes à sa merci,

Pour un fil de ceinture, pour un morceau de laine,

S’arrachent les cheveux dans la rage et la haine.

MALIA

Hélas, que ferons-nous ? Nous taire et l’adorer ?

SALIA

Nous presser près de lui.

MALIA

                                         Il va nous ignorer.

SALIA

Contraignons Naaman de nous prendre pour femme.

MALIA

Une épouse déjà accapare son âme.

SALIA

Séduisons-le. Peut-être il la répudiera.

MALIA

Tendons-lui maintenant le piège de nos bras.

SALIA

Cesse donc de rêver.

SALIA

                                     Notre rêve est suave.

SALIA

Pour demeurer chez lui vendons-nous comme esclave.

MALIA

Une fille déjà occupe sa maison :

Belle enfant du pays du vieux roi Salomon,

Ramenée prisonnière, une humble et pauvre juive.

On la dit fort aimable.

SALIA

                                     Elle est plutôt naïve.

MALIA

Une innocente fille enlevée à douze ans,

Condamnée à servir auprès de Naaman.

MALIA

Mais je vois s’approcher notre vielle rivale.

Plus un mot de ceci, voilà la Générale.

(Entre Farika.)

Scène II

MALIA – SALIA – FARIKA

FARIKA (à part)

Ces jeunes insensées chaque jour face à moi !

Que je sorte à la ville et partout je les vois.

(à Malia et Salia)

De quoi discutiez-vous, courtisanes légères ?

SALIA

Ceci seul nous concerne, irascible mégère.

FARIKA

Toujours aussi hautaines, et sans aucun respect.

SALIA

Avant votre venue nous conversions en paix.

FARIKA

Vous parliez de Léa, la jeune prisonnière.

MALIA

Nous vantions sa bonté, ses si pures manières,

Disions du Général qu’il était bien servi

Et qu’il avait tout lieu d’être un maître ravi

D’avoir une servante aussi douce et fidèle.

FARIKA

Les affaires du maître vous concernent-elles ?

Devez-vous chaque jour au temple et au palais

Veiller sur sa personne ? Répondez s’il vous plaît.

SALIA

Nous sommes ici-bas de modestes suivantes

D’un puissant souverain, dociles et servantes ;

La naissance a permis d’habiter chez le roi,

Nobles filles de cour et rangées sous sa loi.

Souffrez qu’à la Syrie, ses guerres et victoires,

Ses pertes et conquêtes, sa gloire et son histoire

Nous soyons attentives. Et les derniers hauts-faits

Du Général en chef, et son nouveau succès,

Nous comble de ferveur dans le cœur et dans l’âme,

Et nous ne voulions pas vous offenser, Madame.

Mais pour féliciter le maître Naaman

Vers lui nos pas ici courent innocemment.

FARIKA

N’est-il aucune borne à votre hypocrisie

Et prenez-vous plaisir avec ma jalousie ?

Voulez-vous devant moi provoquer mon époux,

Attirer ma fureur et ma rage sur vous ?

Mais voici Ben-Hadad. Que nos querelles cessent,

Et daignez vous conduire comme dignes princesses.

Scène III

MALIA – SALIA – FARIKA – BEN-HADAD

Jusqu’à l’entrée de Naaman, la scène va se remplir de figurants : courtisans, soldats, prêtres, gens du peuple.

BEN-HADAD (à Malia et Salia)

O bonjour, jolies demoiselles.

MALIA

                                              Sire, mon Roi,

Un si beau compliment nous transporte d’émoi.

Nous mettons notre honneur et notre art à vous plaire.

BEN-HADAD (à Farika)

Ô dame Farika, quel grand plaisir, ma chère,

De vous trouver ici au pied de cet autel

Où nous célébrerons d’un rite solennel

La brillante victoire, qu’au peuple de Syrie,

Rimmon a ordonné pour sauver la patrie.

Il a choisi un homme, héros fier et vaillant

Qui vous choisit un jour pour femme : Naaman.

Le peuple de Damas en ce temple se presse

Pour l’homme qui brisa la fougue vengeresse

Des soldats de Ninive, guerriers forts et cruels.

Homme ardent et divin, héros providentiel,

Nous voulons lui offrir une cérémonie

Et le rétribuer, couronner son génie.

FARIKA

Ô grand maître sublime, souverain merveilleux,

Au nom de Naaman, en ce jour glorieux,

Je dépose à vos pieds toute ma gratitude,

Toute ma loyauté, mon humble servitude.

Mais souffrez qu’à présent je m’engage en chemin,

Rejoindre Naaman et lui tendre ma main.

BEN-HADAD

Ne craignez rien, Madame, rejoignez le bon maître,

Et qu’à son bras ici nous vous voyons paraître.

Mais je vois de Rimmon le noble serviteur

Qui sait de tous les dieux recevoir les faveurs.

SALIA

Voici venir le prêtre aux sinistres augures.

Composons-nous céans de pieuses figures.

Scène IV

MALIA – SALIA – BEN-HADAD – NAZAR – figurants

NAZAR

Sire, soyez béni.

BEN-HADAD

                               Tout est-il prêt, Nazar ?

NAZAR

Tout. Et je n’ai laissé nulle place au hasard.

Tout sera magnifique, et la cérémonie

Digne de notre Roi, en ordre, en harmonie.

Pour rendre hommage à Naaman, le Général,

Nous avons préparé un culte magistral.

Rimmon sera heureux. D’opulentes offrandes

Lui seront dédiées : des bœufs dont la viande

Rôtira sur l’autel ; agneaux, chèvres, béliers,

Canards, dindes, faisans, chevreuils et sangliers.

Aucun roi, aucun dieu, aucun maître semblable,

Ne s’est vu présenter une aussi belle table :

Légumes colorés, riches et gras épis,

Les fruits les plus sucrés, les vins les plus exquis.

BEN-HADAD

Dis-moi, qui doit payer toute cette abondance ?

NAZAR

Le peuple, évidemment, pourvoit à la dépense.

Je l’exhorte à donner, dans mes brillants sermons,

Pour attirer à lui les grâces de Rimmon.

BEN-HADAD

La générosité devrait le satisfaire

Et nous manifestons une foi exemplaire.

Des faveurs de ce dieu nous sommes assurés.

Sur Naaman, Rimmon t’aurait-il murmuré

Quelque bénédiction, quelque douce promesse :

La santé, le bonheur, l’amour et la richesse ?

T’a-t-il dit que sur lui ses bienfaits répandus

Devaient récompenser les services rendus ?

NAZAR

Hélas !

BEN-HADAD

                  Quoi ?

NAZAR

                             La terreur et l’angoisse me rongent.

Par trois fois le grand dieu m’a parlé dans un songe.

J’ai imploré Rimmon, j’ai pleuré, j’ai jeûné,

Mais, hélas, Naaman est déjà condamné.

Mon dieu l’a révélé dans une liturgie

Et me l’a confirmé par le foie d’une truie.

BEN-HADAD

Que va-t-il arriver ?

NAZAR

                                  La mort le rongera.

Un mal qui n’a pitié sa chair ravagera.

BEN-HADAD

N’avons-nous de recours que subir en silence ?

NAZAR

Notre dieu a déjà prononcé sa sentence.

BEN-HADAD

Nazar, pour son salut ne pourrions-nous souffrir ?

Quelque pieuse action ferait Rimmon fléchir ?

NAZAR

Une nouvelle offrande, un dévot sacrifice

Pour Naaman rendra l’excellent dieu propice.

Rimmon a soif d’argent, il réclame de l’or.

Donne-lui sans peser, donne-lui plus encor :

Le cœur tout palpitant d’une vierge innocente,

D’une fille au cœur pur, victime consentante,

Une enfant dont le corps ne s’est point débauché,

Et que jamais les mains d’un homme n’aient touché.

SALIA

Entends-tu comme moi ces funestes paroles ?

Pour sauver Naaman une fille on immole.

MALIA

L’aimerais-tu au point de mourir sur l’autel ?

SALIA

Jusqu’à mourir, je l’aime. L’amour est éternel.

Pour le beau Naaman je sacrifie ma vie.

MALIA

Mais la gorge tranchée ! Je n’en ai point envie.

SALIA

Je vais trouver Nazar.

(à Nazar)

                                     Ô maître vénéré.

N’as-tu pas à l’instant par tes mots assuré

Que le sang immolé d’une fille pieuse.

Rendrait à Naaman une vie bienheureuse ?

Or nous craignons Rimmon et voulons le servir,

Et pour notre héros je veux mon corps offrir.

Qu’il accepte aujourd’hui mon sang, ô grand apôtre.

NAZAR

L’ultime condition vous exclut l’une et l’autre.

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