LYNDA DE SYLDURIE
Ou la parabole de la fille prodigue
Comédie en 5 actes
Par LILIANOF
Personnages
Waldemar : Roi de Syldurie
Eva : 22 ans, princesse héritière
Lynda : 18 ans, deuxième fille de Waldemar
Wladimir : précepteur Royal
Elvire Saccuti : amie de Lynda
Gino Lalabrigido : producteur de cinéma
Stefano de Monaqui : génie de la finance
Julien : ami de Lynda
Cyril Des Gadéseaux : journaliste
Mamadou Djembé et
Mohammed Bendjellabah : petits délinquants
Fabien : policier
Fabienne : policière
Borowitch : sergent de la garde
Docteur Ivanov : médecin du roi
Chanson : « Pauvre Martin » Paroles et musique de Georges Brassens 1954
© Warner - Chapell Music France
La Syldurie est un royaume fictif enclavé entre la Grèce et le Bulgarie. La Maritza forme sa frontière au nord et à l’est, la Mer Egée au sud. Arklow est sa capitale.
De nos jours, en Syldurie et à Paris.
ACTE PREMIER
Le palais royal. Une salle de bibliothèque. Eva est assise à table, dans une attitude studieuse.
Scène première
EVA
« Ginesthé phronimoï os oï opheïs kaï akeraïoï os aï péristeroï » non : « péristeraï ». « Devenez prudents comme les serpents et simples comme les colombes. »
Décidément, le grec est une discipline difficile, mais tellement passionnante ! Heureusement, maître Wladimir est un précepteur patient et habile. Il ne se met pas en peine de me répéter les choses jusqu’à ce que je les comprenne.
Profitons donc de ces moments de calme pour étudier en paix. La tourmente ne devrait pas tarder à arriver. Qui sait ce que ma très chère sœur Lynda va encore inventer pour me chercher querelle et me persécuter.
Que n’ai-je une sœur avec laquelle je puisse m’entendre, une fille comme moi, douce, gracieuse, aimable, féminine, studieuse, soumise à ses parents comme l’enseigne l’Evangile.
Depuis que Mère nous a quittés, notre père est resté seul à diriger les affaires du royaume et celles de sa propre famille. Cela m’attriste de voir à quel point Lynda le fatigue, et je trouve qu’il lui accorde trop de liberté, C’est à croire qu’il cherche à lui plaire à tout prix. J’aimerais tant qu’il soit aussi prévenant envers moi. Faut - il qu’à mon tour je joue les adolescentes rebelles ?
(On entend une moto pétarader.)
Qu’est - ce encore que ce cirque - là ?
(Elle regarde par la fenêtre)
La dernière invention de la petite peste ! Terminée la tranquillité ! Envolée la paix royale. La voila qui monte. Tous aux abris, tenue de campagne et casque lourd !
(Lynda monte les escaliers bruyamment, entre et claque la porte.)
Scène II
EVA - LYNDA
EVA
C’est une heure pour rentrer ? Et quant à la discrétion, c’est réussi ! J’aime étudier dans le calme.
LYNDA
Premièrement j’entre et je sors de cette maison comme je veux et quand je veux. Je ne suis plus une petite fille. J’ai dix - huit ans. Dans certains pays civilisés, on est majeur à dix - huit ans. Je n’ai plus besoin d’une assistante maternelle, et surtout pas toi.
Deuxièmement : tu peux rester dans ta bibliothèque à étudier le Nouveau Testament dans la langue d’Homère, c’est ton affaire si cela t’amuse. Moi je veux bouger, je veux qu’on me voie, je veux qu’on m’entende, je veux que les garçons me remarquent, et je veux que tes feuilles et tes cahiers s’envolent quand j’entre dans cette pièce.
EVA
Pour te remarquer on te remarque. As - tu vu la couverture du dernier « Syldurie Dimanche » ? : « Le dernier coup d’éclat de la princesse Lynda. »
LYNDA
Comment ? Une fille intelligente, sérieuse et cultivée comme toi, tu lis ce genre de serpillière ? Tu me déçois.
EVA
Et qu’est - ce que c’est que cette tenue ? Non mais de quoi j’ai l’air ? Sûrement pas d’une jeune fille de famille respectable, encore moins d’une princesse de sang royal !
LYNDA
Elle ne te plait pas ma tenue ? Trop jeune pour toi ? Trop moderne ? Trop américaine ? Et pourtant, je ne connais rien de plus commode pour chevaucher une Harley Davidson. Evidemment, pour danser la valse et la mazurka à la cour de Syldurie, la crinoline, c’est plus seyant. Tu m’imagines à moto en crinoline ? Et si ça se prend dans les rayons ?
EVA
Ce serait dommage, du si beau tissu !
LYNDA
C’est cela, fais de l’esprit, mademoiselle le cerveau de la famille !
EVA
Et tu crois que Père va apprécier ces nouvelles fantaisies ?
LYNDA
Je t’en prie, laisse le géniteur en dehors de tout cela. Il ne dira rien, le vieux. Je le connais comme si c’était moi qui l’avais fabriqué. Je sais que je suis une petite garce, mais je suis tout de même sa fille chérie.
EVA
Je ne te permets pas de manquer de respect à ton père. C’est vrai qu’il est bien trop patient envers toi, il t’excuse tout, il te pardonne tout, il supporte tout.
LYNDA
On aurait du l’appeler Agapè.
EVA
Tu ne m’amuses pas. Notre père ne te mérite pas, non seulement il est plein d’amour et d’indulgence, mais c’est le meilleur roi de sa dynastie, il a permis que les plus modestes du pays puissent avoir accès à l’université.
LYNDA
Parlons en ! Devoir supporter ce vieux pédant de Wladimir pour nous barber avec le grec et la philosophie. Pour envoyer des SMS aux copines, je n’ai pas besoin de savoir écrire le grec.
EVA
C’est malin ! C’est Père aussi qui a aboli les impôts injustes qui opprimaient le peuple depuis le Moyen - Age. Ne l’oublie pas.
LYNDA
Ça je ne risque pas de l’oublier ! La noblesse et le haut - clergé non plus ! Maintenant ce sont eux qui les paient, les impôts. Et ça ne leur plait pas du tout. Crois moi si tu veux, mais d’ici peu l’Evêque vas lui verser une dose de cyanure dans son vin de messe. Et sans compter que par compassion pour la Syldurie d’en bas, la Syldurie d’en haut doit se serrer la ceinture. Père a vendu des châteaux et des domaines pour aider les pauvres. Il impose des restrictions sur les repas et sur les festivités. Avant qu’il commence, ce n’était déjà pas Versailles, mais alors maintenant ! …
EVA
Tu n’es qu’une petite égoïste.
LYNDA
Une petite égoïste, une petite peste, une petite garce ! N’en jettes plus, la cour est pleine ! Une petite quoi encore ?
Tu veux que je te dise ? Tout cela est arrivé depuis qu’il s’est fourré dans la tête de lire la Bible. Il veut être un roi comme Salomon, celui qui coupe les bébés en deux : « Ne bousculez pas, il y en aura pour tout le monde ! ». Et pour étudier la Bible, il a décidé aussi d’étudier le grec. Et il nous a collé un professeur de grec : Maître Wladimir. Et tous les soirs, avant de passer à table, on lit un passage des Ecritures, comme ce conte à dormir debout : la parabole du fils prodige.
EVA
Prodigue.
LYNDA
Si tu veux, ça m’est égal. A - t- on idée d’une affaire pareille ! Un gars qui se tire de la maison en embarquant le tiroir - caisse. Quand il a liquidé tout le fric, il revient comme si de rien n’était, et le paternel le reçoit avec le champagne et les petits fours. Crois moi, si mon fils me faisait un coup pareil, c’est le morveux que je tuerai, pas le veau gras. Je lui collerais la raclée du millénaire. Tiens ! Merci de m’y avoir fait penser. Comptabilise tes abatis : J’ai un vieux compte à régler avec toi.
EVA
Je me disais bien que si tu as pénétré dans cette bibliothèque, ce n’était pas dans le désir de t’instruire. Allez sors tes griffes, jolie panthère. De quel crime contre toi me suis - je encore rendue coupable.
LYNDA
Tu le sais très bien, espèce de bigote hypocrite.
EVA
Eh bien ! Imagine que je ne sache pas, et raconte - moi tout depuis le début.
LYNDA
Grosse dinde mal emplumée ! Qu’est tu allée raconter à Wladimir ?
EVA
Maître Wladimir.
LYNDA
Je vais t’en donner des « maître », et même des kilomètres. Alors ! J’attends ! Ta réponse !
EVA
Mais je ne sais pas, moi. Avec le maître, nous discutons de toutes sortes de choses. C’est un homme très cultivé.
LYNDA
Au sujet de Dimitri.
EVA
Mais il s’en balance de ton Dimitri. D’ailleurs qui est - ce, ce Dimitri ? Ta nouvelle conquête ?
LYNDA
Ne me prends pas pour une idiote, si je te caresse le bout du nez avec mon poing, ça va le faire saigner.
EVA
Je suis verte de peur. Lâche moi l’ourlet avec ce Dimitri, je ne sais même pas qui il est ni d’où il sort.
LYNDA
Tu es allée colporter que j’étais amoureuse de Dimitri. Ne dis pas le contraire : c’est Wladimir qui l’a dit à Alexandre qui l’a répété à Natacha qui me l’a raconté.
EVA
Que tu sois amoureuse de ce Dimitri ou d’un autre, je n’en ai cure. Si seulement il pouvait t’enlever en douce et me débarrasser de toi !
LYNDA
Tu ne te débarrasseras pas de moi tant que tu n’auras pas avoué, et que tu ne te seras pas traînée à mes pieds pour implorer ma clémence.
EVA
L’espérance embellit tout, disait Jean - Jacques.
LYNDA
M’as tu calomniée, oui ou non ?
EVA
Certainement pas. Tu es malade du cerveau. Il faut te faire soigner.
LYNDA
C’est toi qui iras te faire soigner quand je t’aurais refait ton maquillage à ma façon. Alors Wladimir est un menteur ?
EVA
Evidemment non ! Il y aura un malentendu.
LYNDA
Tu n’as rien dit de semblable ?
EVA
Non. Attend ! Cela me revient en mémoire. Voilà ce que j’ai dit : Le Maître m’a fait une remarque concernant tes médiocres résultats. Je lui ai répondu : « Elle est peut - être amoureuse, cela va lui passer. » C’est tout ce que j’ai dit. C’était une boutade. Il n’y a pas de quoi déclencher une guerre atomique.
LYNDA
Sache ma grande soeur que je ne suis jamais amoureuse, ce sont les hommes qui tombent amoureux de moi. Dimitri, ce n’est pas moi qui l’ai cherché, c’est lui qui m’a trouvée. Et il n’est pas parvenu à la fin de ses douleurs. Quand j’étais petite fille, je cassais tous mes jouets. Et je n’ai pas changé. Dimitri, c’est mon jouet. Mon jouet je m’en sers pour jouer, et quand j’ai assez joué, je le casse, je le jette, et je vais en prendre un autre.
EVA
N’as - tu pas honte de parler ainsi ? Tu me dégoûtes. Qu’as - tu retenu des valeurs morales qu’on t - à enseignées dès ton enfance ?
LYNDA
Je me moque des valeurs morales, et plus encore des valeurs chrétiennes. Quand je désire quelque chose, je me bats comme une lionne pour l’obtenir. Et malheur à toi, ma chère sœur si tu te places entre mes désirs et moi. Je te broierai entre mes mains, je t’écraserai, je te pulvériserai, je t’anéantirai.
EVA
Je n’ai pas peur de tes menaces. Je suis ta sœur aînée, et de plus, l’héritière du trône de Syldurie. Ne l’oublie pas. Un jour j’aurai le pouvoir de te faire exiler sur une île d’un demi - hectare, au beau milieu la mer Egée. Ah ! tu veux me briser ! Je suis plus solide que tu l’imagines. Je t’apprendrai la politesse, je te ferais marcher au pas et danser en mesure. Je te soumettrai, tigresse, je te dompterai.
LYNDA
Tu me dompteras. Toi ?
EVA
Oui.
LYNDA (lui donne des gifles)
Personne ne me domptera jamais. Personne ! Ni toi ni personne ! Même pas quand tu seras reine !
EVA (en pleurs)
Tu m’as fait subir ta méchanceté, tu m’as menacée, injuriée, humiliée, tu ne m’avais encore jamais frappée. Pourquoi es - tu si cruelle ? Devrais - je te supporter toute ma vie ? Tu finiras par me tuer. Si ce n’est pas avec tes mains, tu me tueras avec tes lèvres, ou tu me feras mourir de chagrin.
LYNDA
Il ne fallait pas me mettre en colère. Tu l’as bien mérité. Si tu recommences, je multiplie par deux. Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. Ça aussi c’est écrit dans la Bible.
EVA (essuyant ses larmes)
J’entends venir : C’est maître Wladimir.
Scène III
EVA - LYNDA - WLADIMIR
WLADIMIR
Bonjour vos Altesses.
EVA
Bonjour Maître.
LYNDA
Bonjour Maître.
WLADIMIR
J’espère que vos Altesses se sont conduites comme des enfants bien sages, et qu’elles ont un peu révisé leur leçon en attendant mon arrivée.
EVA - LYNDA (ensemble)
Oh ! Oui ! Maître.
WLADIMIR
Très bien ! Nous allons pouvoir reprendre notre cours. Je tiens particulièrement à vous féliciter, Princesse Eva. Votre thème était excellent. Toutefois, soyez attentifs aux esprits et aux accents. Ces petits signes au - dessus des voyelles ont une réelle importance. Leur omission pourrait vous faire sottement perdre des points aux examens.
Quant - à vous, Princesse Lynda, je voudrais, avec votre permission, m’entretenir avec votre Altesse en particulier. Je suis surpris et inquiet de votre absence de progrès, je dirais même, de votre régression. « Etrékhété kalos, tis umas anekophen ».
LYNDA
Hein ? Quoi ? Comment ? Pardon ? Pouvez répéter ?
WLADIMIR
Je cite les paroles de l’apôtre Paul : « Vous couriez bien, qui vous arrêté ? »
LYNDA
Je ne sais pas. Un point de côté.
WLADIMIR
Eh bien je vous conseille de vous entraîner sérieusement si vous souhaitez monter un jour sur le podium. Vous avez encore beaucoup de difficultés avec les déclinaisons. Voilà qui devrait être acquis depuis longtemps. Pourquoi inversez - vous toujours le nominatif et le vocatif ? C’est pourtant très facile : Si je dis : « Lynda est une petite peste. » C’est le nominatif. Mais si je vous dis : « Lynda, vous êtes une petite peste. » C’est le vocatif. Avez - vous saisi ?
LYNDA
J’ai surtout saisi le compliment.
WLADIMIR
J’associe l’éveil de la conscience à l’enseignement du grec. Me promettez - vous de vous ressaisir et de travailler ?
LYNDA
Non.
WLADIMIR
Comment non ?
LYNDA
Comme ça non.
WLADIMIR
Et pourquoi non ?
LYNDA
Parce que non ?
WLADIMIR
Et depuis quand non ?
LYNDA
Depuis que non.
WLADIMIR
Le grec est pourtant une langue merveilleuse. Elle devrait vous captiver.
LYNDA
Eh bien moi non.
WLADIMIR
Sa Majesté votre père m’a confié l’honneur d’instruire vos Altesses, il se fait beaucoup de soucis à cause de vous , Princesse Lynda. Il est très attristé par vos écarts et votre désobéissance. Que va - t- il dire quand je lui apprendrai qu’à présent vous refusez d’étudier ?
LYNDA
Il dira ce qu’il voudra. Moi je danse la polka !
EVA
Je m’en vais. Ça me fait trop honte et ça me fait trop mal.
(Elle sort)
LYNDA
Parfait ! Puisque les chastes oreilles de ma sœur Eva ne traînent plus dans la région, je vais vous livrer franchement le fond de ma pensée.
J’en ai ma claque du kappa, du lambda, di psy et de l’omega. Ras la casquette de l’aoriste et jusqu’au oreilles du datif et du génitif.
WLADIMIR
Altesse !
LYNDA
L’enclitique et le proclitique me rendent neurasthénique et me donnent la colique.
WLADIMIR
Altesse !
LYNDA
J’ai décidé d’en finir avec ces études casserotulesques. Et d’ailleurs vous aussi, vous me cassez les rotules.
WLADIMIR
Votre Altesse met mes nerfs et ma patience à l’épreuve. Que ne suis - je plutôt professeur de politesse ! J’aurais de la matière à vous enseigner. A - t - on jamais vu une princesse se conduire de la sorte ? Cette insolence ! Ce langage de charretier ! Cette attitude de bouvier ! Mais regardez - vous donc ! Et ces mains dans ces poches ! Est - ce que c’est correct ? Enlevez - moi vos mains de vos poches !
LYNDA
Si je sors mes poings de leur étui, ce sera pour m’en servir, et vous allez en sentir les effets.
WLADIMIR
Alors là ! Votre Altesse pousse le cochonnet un peu trop loin !
LYNDA
Je vous ai offusqué ? J’en suis marrie. Voyez - vous, cher Maître, vous ne m’inspirez ni crainte ni respect. Vous êtes vieux et rempli de science, moi je suis jeune et pleine de vigueur. Je pratique, l’équitation, la natation, l’escrime, le tir à l’arc, le judo, le kong - fu et le karaté. En plus je viens de me mettre à la motocyclette. J’ai une immense envie de vous casser la figure, mais ce serait vraiment trop facile. Il m’en faudrait quatre - vingt dix comme vous rien que pour m’échauffer. Je commence par un solide coup de poing dans votre gros estomac bourré de savoir. Vous voilà plié en deux, vous ne pouvez plus respirer. J’en profite pour vous démolir les mandibules à coup de genou. Pendant que vous rampez par terre à ramasser vos dents, je vous termine avec un bon atémi dans les cervicales, et pour signer mon chef d’œuvre, je vous plante un talon bien pointu dans la colonne vertébrale. Cela vous convient, comme programme ?
WLADIMIR
J’ai des lacunes en bastonadologie. Mon jugement importe peu. Ce qui importe, c’est ce que Sa Majesté votre père dira de votre attitude inadmissible et inqualifiable.
(Il sort en colère)
LYNDA
Très bien ! Va cafeter à papa, il me donnera la fessée !
Scène IV
LYNDA
Excellente journée ! J’en ai démoli deux dans la même demi - heure. Ma sainte nitouche de sœur et ce vieux prétentieux de Wladimir. Tout le monde me hait dans cette maison, et je le leur rends bien. Il faut dire que je ne fais pas non plus beaucoup d’efforts pour être aimée. On me demande pourquoi je suis si méchante. C’est dans la nature, j’aime faire souffrir. J’aime faire pleurer ma sœur. J’aime mettre Wladimir en colère. Jaime torturer les animaux. J’aime apprendre des gros mots au mainate. J’aime faire tourner mon vieux père en bourrique. Ce n’est pas ma faute, je m’ennuie tant dans ce palais. Je le déteste. Je déteste ce royaume, ses traditions ancestrales et millénaires, cette galerie des rois de Syldurie, ces vielles armures à tous les coins du palais qui me donnent des cauchemars, ces gardes royaux qui portent le même uniforme depuis Sigismond Premier.
Si seulement je pouvais m’évader, loin de cette monarchie moyenâgeuse, loin de ces courtisans hypocrites, loin des leçons de morale de papa, loin des études bibliques en famille ! Ah ! Partir ! Partir loin ! Très loin ! Quel avenir y - a - t’il pour moi dans ce terrier à lapin. Pour Eva ce n’est pas compliqué : elle deviendra reine, elle épousera un prince, elle lui fera de petit princeaux et de petites princelles dont l’aîné deviendra roi, et ainsi va la vie.
Mais moi, je ne le trouverai jamais, le prince charmant. Je suis pourtant une jolie fille, mais dans tout le royaume on m’appelle « la petite peste ». Même s’il vient, le beau prince, quand je lui aurai bien cassé les rotules, il s’en ira. Même qu’il risque de passer le mur du son avec son cheval blanc.
Je ne veux plus rester ici. Il faut partir, le plus loin possible de la Syldurie. N’importe où. A New York, ou à Paris. Oh ! Oui ! Paris ! La tour Eifel, les Champs - Elysée, la Tour d’Argent, l’hôtel Georges Vé. Ça c’est la vie ! C’est décidé, j’enfourche ma Harley et je fonce sur Paris. Et je cloue sur place cette bande de lourdauds.
Avec quel argent ? Ah ! Oui ! C’est un détail important. Je n’ai pas d’argent. Mon père en à, moi je n’en ai pas. Je vais le lui voler. Non, ça c’est pas bien. Il va m’en donner. Ça c’est mieux.
Evidemment, ce n’est peut - être pas le jour. En ce moment il doit fulminer comme un dragon. C’est égal, je sais comment le manipuler. Un de mes numéros de charme dont j’ai le secret, et je te le retourne comme une crêpe, le papounet. Il me donnera tout l’argent que je veux.
Je l’entends. Quand on parle du dragon. C’est l’heure de la fessée.
Scène V
LYNDA - WALDEMAR
WALDEMAR
Lynda, qu’ai - je encore appris sur ton compte ? Non contente de porter la main sur ta sœur aînée, tu refuses d’étudier, tu manques de respect à ton précepteur, et pour comble d’insolence, tu profères contre lui des menaces. Quelles excuses vas - tu me trouver cette fois ?
LYNDA
Je ne sais pas, moi. J’avais besoin de casser quelqu’un pour me défouler.
WALDEMAR
C’est tout ce que tu trouves à dire ?
LYNDA
Non je peu encore en ajouter. Eva m’énerve du matin jusqu’au soir, elle me traite comme une petite fille : « C’est à cette heure - ci que tu rentres ? Où est- ce que tu est allé traîner ? Et qu’est - ce que c’est que cette tenue ? »
WALDEMAR
Elle a raison : Qu’est - ce que c’est que cette tenue ? On ne paraît pas ainsi vêtue à la cour de Syldurie. Ce n’est pas convenable. Va te changer tout de suite. Non. Reste ici. Je veux entendre tes explications d’abord.
LYNDA
Pour ma sœur, je te l’ai déjà dit : elle m’agace, elle m’énerve, elle m’horripile, elle m’exacerbe, C’est une petite grue, une sainte nitouche, une grenouille de bénitier, un dinde, une oie, une mijaurée, une cafeteuse, une hypocrite, une grosse saucisse, une andouille, une cruche, une gourde. Et puis, ce ne sont pas trois gifles qui vont la tuer.
WALDEMAR
Tu lui en as donné douze.
LYNDA
Vingt sur vingt en arithmétique ! Même quand je la cogne, elle compte les coups. L’écolière modèle !
WALDEMAR
Ça suffit ! Je vais perdre patience. Et pour ce qui concerne Wladimir ?
LYNDA
Wladimir ! C’est un vieux croulant, un vieux fossile, un vieux schnock …
WALDEMAR
Fais mois grâce des titres de noblesse. Maître Wladimir est très mécontent de ton mauvais travail et de ta mauvaise conduite. Il dit que tu es une fille perdue, et que c’est le fruit de la mauvaise éducation que je t’ai donnée. Quelle humiliation pour ton vieux père !
LYNDA
Si tu m’avais éduquée autrement je serai tout de même une fille perdue. Tu n’as pas à te sentir coupable.
WALDEMAR
Est - il vrai que tu lui as manqué de respect ?
LYNDA
Je l’ai juste un petit peu secoué. Cela ne peut lui être que bénéfique. Il ne bouge pas assez. Il s’encroûte.
WALDEMAR
Est - il vrai que tu l’as agressé et que tu l’as menacé physiquement ?
LYNDA
Oh ! Non ! Je ne l’a pas menacé, encore moins agressé. Comprends - tu ? J’ai tellement envie de lui servir une tourlousine à ma façon que j’en rêve la nuit. Parfois même j’en rêve le jour et je parle en dormant. Alors il m’a entendus parler au moment où je rêvais que je lui administrais la correction de sa vie. C’était une déculottée virtuelle. Il n’empêche que cela m’a bien amusée.
WALDEMAR
Tes écarts de conduite n’amusent que toi. Tu mérites une sévère punition.
LYNDA
Je ne recommencerai plus.
WALDEMAR
Promesse d’ivrognesse. Tu me l’as déjà dit sept cents mille fois.
LYNDA
Cette fois c’est promis.
WALDEMAR
Je l’espère bien. Tu es allé trop loin dans ta rébellion.
LYNDA
Je regrette.
WALDEMAR
Cette fois -ci, je ne te cèderai pas.
LYNDA
Pardon père.
WALDEMAR
Tu m’as poussé à bout.
LYNDA
Je suis navrée.
WALDEMAR
Tu nous presses tous comme des pamplemousses.
LYNDA
Je suis confuse.
WALDEMAR
Tu n’échapperas pas à la correction.
LYNDA
Je me repens.
WALDEMAR
Je vais te dresser.
LYNDA
Père !
WALDEMAR
Je vais te mater.
LYNDA
Papa !
WALDEMAR
Je vais te frotter les côtes.
LYNDA
Mon petit papa !
WALDEMAR
Je vais t’apprendre le respect.
LYNDA
Mon petit papounet.
WALDEMAR
Je vais te briser.
LYNDA
Mon petit papa chéri !
WALDEMAR (à part)
Petite rouée ! Elle va encore me faire fondre comme une livre de beurre.
(À Lynda)
Il n’y a pas de petit papa chéri qui tienne. Je suis très mécontent.
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