Vendredi 24 août 2007

LYNDA DE SYLDURIE

Ou la parabole de la fille prodigue

Comédie en 5 actes

Par LILIANOF

Personnages

Waldemar : Roi de Syldurie

Eva : 22 ans, princesse héritière

Lynda : 18 ans, deuxième fille de Waldemar

Wladimir : précepteur Royal

Elvire Saccuti : amie de Lynda

Gino Lalabrigido : producteur de cinéma

Stefano de Monaqui : génie de la finance

Julien : ami de Lynda

Cyril Des Gadéseaux : journaliste

Mamadou Djembé et

Mohammed Bendjellabah : petits délinquants

Fabien : policier

Fabienne : policière

Borowitch : sergent de la garde

Docteur Ivanov : médecin du roi


Chanson : « Pauvre Martin » Paroles et musique de Georges Brassens 1954

© Warner - Chapell Music France


La Syldurie est un royaume fictif enclavé entre la Grèce et le Bulgarie. La Maritza forme sa frontière au nord et à l’est, la Mer Egée au sud. Arklow est sa capitale.


De nos jours, en Syldurie et à Paris.


ACTE PREMIER

Le palais royal. Une salle de bibliothèque. Eva est assise à table, dans une attitude studieuse.

Scène première

EVA

« Ginesthé phronimoï os oï opheïs kaï akeraïoï os aï péristeroï » non : « péristeraï ». « Devenez prudents comme les serpents et simples comme les colombes. »

Décidément, le grec est une discipline difficile, mais tellement passionnante ! Heureusement, maître Wladimir est un précepteur patient et habile. Il ne se met pas en peine de me répéter les choses jusqu’à ce que je les comprenne.

Profitons donc de ces moments de calme pour étudier en paix. La tourmente ne devrait pas tarder à arriver. Qui sait ce que ma très chère sœur Lynda va encore inventer pour me chercher querelle et me persécuter.

Que n’ai-je une sœur avec laquelle je puisse m’entendre, une fille comme moi, douce, gracieuse, aimable, féminine, studieuse, soumise à ses parents comme l’enseigne l’Evangile.

Depuis que Mère nous a quittés, notre père est resté seul à diriger les affaires du royaume et celles de sa propre famille. Cela m’attriste de voir à quel point Lynda le fatigue, et je trouve qu’il lui accorde trop de liberté, C’est à croire qu’il cherche à lui plaire à tout prix. J’aimerais tant qu’il soit aussi prévenant envers moi. Faut - il qu’à mon tour je joue les adolescentes rebelles ?

(On entend une moto pétarader.)

Qu’est - ce encore que ce cirque - là ?

(Elle regarde par la fenêtre)

La dernière invention de la petite peste ! Terminée la tranquillité ! Envolée la paix royale. La voila qui monte. Tous aux abris, tenue de campagne et casque lourd !

(Lynda monte les escaliers bruyamment, entre et claque la porte.)

Scène II

EVA - LYNDA

EVA

C’est une heure pour rentrer ? Et quant à la discrétion, c’est réussi ! J’aime étudier dans le calme.

LYNDA

Premièrement j’entre et je sors de cette maison comme je veux et quand je veux. Je ne suis plus une petite fille. J’ai dix - huit ans. Dans certains pays civilisés, on est majeur à dix - huit ans. Je n’ai plus besoin d’une assistante maternelle, et surtout pas toi.

Deuxièmement : tu peux rester dans ta bibliothèque à étudier le Nouveau Testament dans la langue d’Homère, c’est ton affaire si cela t’amuse. Moi je veux bouger, je veux qu’on me voie, je veux qu’on m’entende, je veux que les garçons me remarquent, et je veux que tes feuilles et tes cahiers s’envolent quand j’entre dans cette pièce.

EVA

Pour te remarquer on te remarque. As - tu vu la couverture du dernier « Syldurie Dimanche » ? : « Le dernier coup d’éclat de la princesse Lynda. »

LYNDA

Comment ? Une fille intelligente, sérieuse et cultivée comme toi, tu lis ce genre de serpillière ? Tu me déçois.

EVA

Et qu’est - ce que c’est que cette tenue ? Non mais de quoi j’ai l’air ? Sûrement pas d’une jeune fille de famille respectable, encore moins d’une princesse de sang royal !

LYNDA

Elle ne te plait pas ma tenue ? Trop jeune pour toi ? Trop moderne ? Trop américaine ? Et pourtant, je ne connais rien de plus commode pour chevaucher une Harley Davidson. Evidemment, pour danser la valse et la mazurka à la cour de Syldurie, la crinoline, c’est plus seyant. Tu m’imagines à moto en crinoline ? Et si ça se prend dans les rayons ?


EVA

Ce serait dommage, du si beau tissu !

LYNDA

C’est cela, fais de l’esprit, mademoiselle le cerveau de la famille !

EVA

Et tu crois que Père va apprécier ces nouvelles fantaisies ?

LYNDA

Je t’en prie, laisse le géniteur en dehors de tout cela. Il ne dira rien, le vieux. Je le connais comme si c’était moi qui l’avais fabriqué. Je sais que je suis une petite garce, mais je suis tout de même sa fille chérie.

EVA

Je ne te permets pas de manquer de respect à ton père. C’est vrai qu’il est bien trop patient envers toi, il t’excuse tout, il te pardonne tout, il supporte tout.

LYNDA

On aurait du l’appeler Agapè.

EVA

Tu ne m’amuses pas. Notre père ne te mérite pas, non seulement il est plein d’amour et d’indulgence, mais c’est le meilleur roi de sa dynastie, il a permis que les plus modestes du pays puissent avoir accès à l’université.

LYNDA

Parlons en ! Devoir supporter ce vieux pédant de Wladimir pour nous barber avec le grec et la philosophie. Pour envoyer des SMS aux copines, je n’ai pas besoin de savoir écrire le grec.

EVA

C’est malin ! C’est Père aussi qui a aboli les impôts injustes qui opprimaient le peuple depuis le Moyen - Age. Ne l’oublie pas.

LYNDA

Ça je ne risque pas de l’oublier ! La noblesse et le haut - clergé non plus ! Maintenant ce sont eux qui les paient, les impôts. Et ça ne leur plait pas du tout. Crois moi si tu veux, mais d’ici peu l’Evêque vas lui verser une dose de cyanure dans son vin de messe. Et sans compter que par compassion pour la Syldurie d’en bas, la Syldurie d’en haut doit se serrer la ceinture. Père a vendu des châteaux et des domaines pour aider les pauvres. Il impose des restrictions sur les repas et sur les festivités. Avant qu’il commence, ce n’était déjà pas Versailles, mais alors maintenant ! …

EVA

Tu n’es qu’une petite égoïste.

LYNDA

Une petite égoïste, une petite peste, une petite garce ! N’en jettes plus, la cour est pleine ! Une petite quoi encore ?

Tu veux que je te dise ? Tout cela est arrivé depuis qu’il s’est fourré dans la tête de lire la Bible. Il veut être un roi comme Salomon, celui qui coupe les bébés en deux : « Ne bousculez pas, il y en aura pour tout le monde ! ». Et pour étudier la Bible, il a décidé aussi d’étudier le grec. Et il nous a collé un professeur de grec : Maître Wladimir. Et tous les soirs, avant de passer à table, on lit un passage des Ecritures, comme ce conte à dormir debout : la parabole du fils prodige.

EVA

Prodigue.

LYNDA

Si tu veux, ça m’est égal. A - t- on idée d’une affaire pareille ! Un gars qui se tire de la maison en embarquant le tiroir - caisse. Quand il a liquidé tout le fric, il revient comme si de rien n’était, et le paternel le reçoit avec le champagne et les petits fours. Crois moi, si mon fils me faisait un coup pareil, c’est le morveux que je tuerai, pas le veau gras. Je lui collerais la raclée du millénaire. Tiens ! Merci de m’y avoir fait penser. Comptabilise tes abatis : J’ai un vieux compte à régler avec toi.

EVA

Je me disais bien que si tu as pénétré dans cette bibliothèque, ce n’était pas dans le désir de t’instruire. Allez sors tes griffes, jolie panthère. De quel crime contre toi me suis - je encore rendue coupable.

LYNDA

Tu le sais très bien, espèce de bigote hypocrite.

EVA

Eh bien ! Imagine que je ne sache pas, et raconte - moi tout depuis le début.

LYNDA

Grosse dinde mal emplumée ! Qu’est tu allée raconter à Wladimir ?

EVA

Maître Wladimir.

LYNDA

Je vais t’en donner des « maître », et même des kilomètres. Alors ! J’attends ! Ta réponse !

EVA

Mais je ne sais pas, moi. Avec le maître, nous discutons de toutes sortes de choses. C’est un homme très cultivé.

LYNDA

Au sujet de Dimitri.

EVA

Mais il s’en balance de ton Dimitri. D’ailleurs qui est - ce, ce Dimitri ? Ta nouvelle conquête ?

LYNDA

Ne me prends pas pour une idiote, si je te caresse le bout du nez avec mon poing, ça va le faire saigner.

EVA

Je suis verte de peur. Lâche moi l’ourlet avec ce Dimitri, je ne sais même pas qui il est ni d’où il sort.

LYNDA

Tu es allée colporter que j’étais amoureuse de Dimitri. Ne dis pas le contraire : c’est Wladimir qui l’a dit à Alexandre qui l’a répété à Natacha qui me l’a raconté.


EVA

Que tu sois amoureuse de ce Dimitri ou d’un autre, je n’en ai cure. Si seulement il pouvait t’enlever en douce et me débarrasser de toi !

LYNDA

Tu ne te débarrasseras pas de moi tant que tu n’auras pas avoué, et que tu ne te seras pas traînée à mes pieds pour implorer ma clémence.

EVA

L’espérance embellit tout, disait Jean - Jacques.

LYNDA

M’as tu calomniée, oui ou non ?

EVA

Certainement pas. Tu es malade du cerveau. Il faut te faire soigner.

LYNDA

C’est toi qui iras te faire soigner quand je t’aurais refait ton maquillage à ma façon. Alors Wladimir est un menteur ?

EVA

Evidemment non ! Il y aura un malentendu.

LYNDA

Tu n’as rien dit de semblable ?

EVA

Non. Attend ! Cela me revient en mémoire. Voilà ce que j’ai dit : Le Maître m’a fait une remarque concernant tes médiocres résultats. Je lui ai répondu : « Elle est peut - être amoureuse, cela va lui passer. » C’est tout ce que j’ai dit. C’était une boutade. Il n’y a pas de quoi déclencher une guerre atomique.

LYNDA

Sache ma grande soeur que je ne suis jamais amoureuse, ce sont les hommes qui tombent amoureux de moi. Dimitri, ce n’est pas moi qui l’ai cherché, c’est lui qui m’a trouvée. Et il n’est pas parvenu à la fin de ses douleurs. Quand j’étais petite fille, je cassais tous mes jouets. Et je n’ai pas changé. Dimitri, c’est mon jouet. Mon jouet je m’en sers pour jouer, et quand j’ai assez joué, je le casse, je le jette, et je vais en prendre un autre.

EVA

N’as - tu pas honte de parler ainsi ? Tu me dégoûtes. Qu’as - tu retenu des valeurs morales qu’on t - à enseignées dès ton enfance ?

LYNDA

Je me moque des valeurs morales, et plus encore des valeurs chrétiennes. Quand je désire quelque chose, je me bats comme une lionne pour l’obtenir. Et malheur à toi, ma chère sœur si tu te places entre mes désirs et moi. Je te broierai entre mes mains, je t’écraserai, je te pulvériserai, je t’anéantirai.

EVA

Je n’ai pas peur de tes menaces. Je suis ta sœur aînée, et de plus, l’héritière du trône de Syldurie. Ne l’oublie pas. Un jour j’aurai le pouvoir de te faire exiler sur une île d’un demi - hectare, au beau milieu la mer Egée. Ah ! tu veux me briser ! Je suis plus solide que tu l’imagines. Je t’apprendrai la politesse, je te ferais marcher au pas et danser en mesure. Je te soumettrai, tigresse, je te dompterai.

LYNDA

Tu me dompteras. Toi ?

EVA

Oui.

LYNDA (lui donne des gifles)

Personne ne me domptera jamais. Personne ! Ni toi ni personne ! Même pas quand tu seras reine !

EVA (en pleurs)

Tu m’as fait subir ta méchanceté, tu m’as menacée, injuriée, humiliée, tu ne m’avais encore jamais frappée. Pourquoi es - tu si cruelle ? Devrais - je te supporter toute ma vie ? Tu finiras par me tuer. Si ce n’est pas avec tes mains, tu me tueras avec tes lèvres, ou tu me feras mourir de chagrin.

LYNDA

Il ne fallait pas me mettre en colère. Tu l’as bien mérité. Si tu recommences, je multiplie par deux. Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. Ça aussi c’est écrit dans la Bible.

EVA (essuyant ses larmes)

J’entends venir : C’est maître Wladimir.

Scène III

EVA - LYNDA - WLADIMIR

WLADIMIR

Bonjour vos Altesses.

EVA

Bonjour Maître.

LYNDA

Bonjour Maître.

WLADIMIR

J’espère que vos Altesses se sont conduites comme des enfants bien sages, et qu’elles ont un peu révisé leur leçon en attendant mon arrivée.

EVA - LYNDA (ensemble)

Oh ! Oui ! Maître.

WLADIMIR

Très bien ! Nous allons pouvoir reprendre notre cours. Je tiens particulièrement à vous féliciter, Princesse Eva. Votre thème était excellent. Toutefois, soyez attentifs aux esprits et aux accents. Ces petits signes au - dessus des voyelles ont une réelle importance. Leur omission pourrait vous faire sottement perdre des points aux examens.

Quant - à vous, Princesse Lynda, je voudrais, avec votre permission, m’entretenir avec votre Altesse en particulier. Je suis surpris et inquiet de votre absence de progrès, je dirais même, de votre régression. « Etrékhété kalos, tis umas anekophen ».

LYNDA

Hein ? Quoi ? Comment ? Pardon ? Pouvez répéter ?

WLADIMIR

Je cite les paroles de l’apôtre Paul : « Vous couriez bien, qui vous arrêté ? »

LYNDA

Je ne sais pas. Un point de côté.

WLADIMIR

Eh bien je vous conseille de vous entraîner sérieusement si vous souhaitez monter un jour sur le podium. Vous avez encore beaucoup de difficultés avec les déclinaisons. Voilà qui devrait être acquis depuis longtemps. Pourquoi inversez - vous toujours le nominatif et le vocatif ? C’est pourtant très facile : Si je dis : « Lynda est une petite peste. » C’est le nominatif. Mais si je vous dis : « Lynda, vous êtes une petite peste. » C’est le vocatif. Avez - vous saisi ?

LYNDA

J’ai surtout saisi le compliment.

WLADIMIR

J’associe l’éveil de la conscience à l’enseignement du grec. Me promettez - vous de vous ressaisir et de travailler ?

LYNDA

Non.

WLADIMIR

Comment non ?

LYNDA

Comme ça non.

WLADIMIR

Et pourquoi non ?

LYNDA

Parce que non ?

WLADIMIR

Et depuis quand non ?

LYNDA

Depuis que non.

WLADIMIR

Le grec est pourtant une langue merveilleuse. Elle devrait vous captiver.

LYNDA

Eh bien moi non.

WLADIMIR

Sa Majesté votre père m’a confié l’honneur d’instruire vos Altesses, il se fait beaucoup de soucis à cause de vous , Princesse Lynda. Il est très attristé par vos écarts et votre désobéissance. Que va - t- il dire quand je lui apprendrai qu’à présent vous refusez d’étudier ?

LYNDA

Il dira ce qu’il voudra. Moi je danse la polka !

EVA

Je m’en vais. Ça me fait trop honte et ça me fait trop mal.

(Elle sort)

LYNDA

Parfait ! Puisque les chastes oreilles de ma sœur Eva ne traînent plus dans la région, je vais vous livrer franchement le fond de ma pensée.

J’en ai ma claque du kappa, du lambda, di psy et de l’omega. Ras la casquette de l’aoriste et jusqu’au oreilles du datif et du génitif.

WLADIMIR

Altesse !

LYNDA

L’enclitique et le proclitique me rendent neurasthénique et me donnent la colique.

WLADIMIR

Altesse !

LYNDA

J’ai décidé d’en finir avec ces études casserotulesques. Et d’ailleurs vous aussi, vous me cassez les rotules.

WLADIMIR

Votre Altesse met mes nerfs et ma patience à l’épreuve. Que ne suis - je plutôt professeur de politesse ! J’aurais de la matière à vous enseigner. A - t - on jamais vu une princesse se conduire de la sorte ? Cette insolence ! Ce langage de charretier ! Cette attitude de bouvier ! Mais regardez - vous donc ! Et ces mains dans ces poches ! Est - ce que c’est correct ? Enlevez - moi vos mains de vos poches !

LYNDA

Si je sors mes poings de leur étui, ce sera pour m’en servir, et vous allez en sentir les effets.

WLADIMIR

Alors là ! Votre Altesse pousse le cochonnet un peu trop loin !

LYNDA

Je vous ai offusqué ? J’en suis marrie. Voyez - vous, cher Maître, vous ne m’inspirez ni crainte ni respect. Vous êtes vieux et rempli de science, moi je suis jeune et pleine de vigueur. Je pratique, l’équitation, la natation, l’escrime, le tir à l’arc, le judo, le kong - fu et le karaté. En plus je viens de me mettre à la motocyclette. J’ai une immense envie de vous casser la figure, mais ce serait vraiment trop facile. Il m’en faudrait quatre - vingt dix comme vous rien que pour m’échauffer. Je commence par un solide coup de poing dans votre gros estomac bourré de savoir. Vous voilà plié en deux, vous ne pouvez plus respirer. J’en profite pour vous démolir les mandibules à coup de genou. Pendant que vous rampez par terre à ramasser vos dents, je vous termine avec un bon atémi dans les cervicales, et pour signer mon chef d’œuvre, je vous plante un talon bien pointu dans la colonne vertébrale. Cela vous convient, comme programme ?

WLADIMIR

J’ai des lacunes en bastonadologie. Mon jugement importe peu. Ce qui importe, c’est ce que Sa Majesté votre père dira de votre attitude inadmissible et inqualifiable.

(Il sort en colère)

LYNDA

Très bien ! Va cafeter à papa, il me donnera la fessée !

Scène IV

LYNDA

Excellente journée ! J’en ai démoli deux dans la même demi - heure. Ma sainte nitouche de sœur et ce vieux prétentieux de Wladimir. Tout le monde me hait dans cette maison, et je le leur rends bien. Il faut dire que je ne fais pas non plus beaucoup d’efforts pour être aimée. On me demande pourquoi je suis si méchante. C’est dans la nature, j’aime faire souffrir. J’aime faire pleurer ma sœur. J’aime mettre Wladimir en colère. Jaime torturer les animaux. J’aime apprendre des gros mots au mainate. J’aime faire tourner mon vieux père en bourrique. Ce n’est pas ma faute, je m’ennuie tant dans ce palais. Je le déteste. Je déteste ce royaume, ses traditions ancestrales et millénaires, cette galerie des rois de Syldurie, ces vielles armures à tous les coins du palais qui me donnent des cauchemars, ces gardes royaux qui portent le même uniforme depuis Sigismond Premier.

Si seulement je pouvais m’évader, loin de cette monarchie moyenâgeuse, loin de ces courtisans hypocrites, loin des leçons de morale de papa, loin des études bibliques en famille ! Ah ! Partir ! Partir loin ! Très loin ! Quel avenir y - a - t’il pour moi dans ce terrier à lapin. Pour Eva ce n’est pas compliqué : elle deviendra reine, elle épousera un prince, elle lui fera de petit princeaux et de petites princelles dont l’aîné deviendra roi, et ainsi va la vie.

Mais moi, je ne le trouverai jamais, le prince charmant. Je suis pourtant une jolie fille, mais dans tout le royaume on m’appelle « la petite peste ». Même s’il vient, le beau prince, quand je lui aurai bien cassé les rotules, il s’en ira. Même qu’il risque de passer le mur du son avec son cheval blanc.

Je ne veux plus rester ici. Il faut partir, le plus loin possible de la Syldurie. N’importe où. A New York, ou à Paris. Oh ! Oui ! Paris ! La tour Eifel, les Champs - Elysée, la Tour d’Argent, l’hôtel Georges Vé. Ça c’est la vie ! C’est décidé, j’enfourche ma Harley et je fonce sur Paris. Et je cloue sur place cette bande de lourdauds.

Avec quel argent ? Ah ! Oui ! C’est un détail important. Je n’ai pas d’argent. Mon père en à, moi je n’en ai pas. Je vais le lui voler. Non, ça c’est pas bien. Il va m’en donner. Ça c’est mieux.

Evidemment, ce n’est peut - être pas le jour. En ce moment il doit fulminer comme un dragon. C’est égal, je sais comment le manipuler. Un de mes numéros de charme dont j’ai le secret, et je te le retourne comme une crêpe, le papounet. Il me donnera tout l’argent que je veux.

Je l’entends. Quand on parle du dragon. C’est l’heure de la fessée.

Scène V

LYNDA - WALDEMAR

WALDEMAR

Lynda, qu’ai - je encore appris sur ton compte ? Non contente de porter la main sur ta sœur aînée, tu refuses d’étudier, tu manques de respect à ton précepteur, et pour comble d’insolence, tu profères contre lui des menaces. Quelles excuses vas - tu me trouver cette fois ?

LYNDA

Je ne sais pas, moi. J’avais besoin de casser quelqu’un pour me défouler.

WALDEMAR

C’est tout ce que tu trouves à dire ?

LYNDA

Non je peu encore en ajouter. Eva m’énerve du matin jusqu’au soir, elle me traite comme une petite fille : « C’est à cette heure - ci que tu rentres ? Où est- ce que tu est allé traîner ? Et qu’est - ce que c’est que cette tenue ? »

WALDEMAR

Elle a raison : Qu’est - ce que c’est que cette tenue ? On ne paraît pas ainsi vêtue à la cour de Syldurie. Ce n’est pas convenable. Va te changer tout de suite. Non. Reste ici. Je veux entendre tes explications d’abord.

LYNDA

Pour ma sœur, je te l’ai déjà dit : elle m’agace, elle m’énerve, elle m’horripile, elle m’exacerbe, C’est une petite grue, une sainte nitouche, une grenouille de bénitier, un dinde, une oie, une mijaurée, une cafeteuse, une hypocrite, une grosse saucisse, une andouille, une cruche, une gourde. Et puis, ce ne sont pas trois gifles qui vont la tuer.

WALDEMAR

Tu lui en as donné douze.

LYNDA

Vingt sur vingt en arithmétique ! Même quand je la cogne, elle compte les coups. L’écolière modèle !

WALDEMAR

Ça suffit ! Je vais perdre patience. Et pour ce qui concerne Wladimir ?

LYNDA

Wladimir ! C’est un vieux croulant, un vieux fossile, un vieux schnock …

WALDEMAR

Fais mois grâce des titres de noblesse. Maître Wladimir est très mécontent de ton mauvais travail et de ta mauvaise conduite. Il dit que tu es une fille perdue, et que c’est le fruit de la mauvaise éducation que je t’ai donnée. Quelle humiliation pour ton vieux père !

LYNDA

Si tu m’avais éduquée autrement je serai tout de même une fille perdue. Tu n’as pas à te sentir coupable.

WALDEMAR

Est - il vrai que tu lui as manqué de respect ?

LYNDA

Je l’ai juste un petit peu secoué. Cela ne peut lui être que bénéfique. Il ne bouge pas assez. Il s’encroûte.

WALDEMAR

Est - il vrai que tu l’as agressé et que tu l’as menacé physiquement ?

LYNDA

Oh ! Non ! Je ne l’a pas menacé, encore moins agressé. Comprends - tu ? J’ai tellement envie de lui servir une tourlousine à ma façon que j’en rêve la nuit. Parfois même j’en rêve le jour et je parle en dormant. Alors il m’a entendus parler au moment où je rêvais que je lui administrais la correction de sa vie. C’était une déculottée virtuelle. Il n’empêche que cela m’a bien amusée.

WALDEMAR

Tes écarts de conduite n’amusent que toi. Tu mérites une sévère punition.

LYNDA

Je ne recommencerai plus.

WALDEMAR

Promesse d’ivrognesse. Tu me l’as déjà dit sept cents mille fois.

LYNDA

Cette fois c’est promis.

WALDEMAR

Je l’espère bien. Tu es allé trop loin dans ta rébellion.

LYNDA

Je regrette.

WALDEMAR

Cette fois -ci, je ne te cèderai pas.

LYNDA

Pardon père.

WALDEMAR

Tu m’as poussé à bout.

LYNDA

Je suis navrée.

WALDEMAR

Tu nous presses tous comme des pamplemousses.

LYNDA

Je suis confuse.

WALDEMAR

Tu n’échapperas pas à la correction.

LYNDA

Je me repens.

WALDEMAR

Je vais te dresser.

LYNDA

Père !

WALDEMAR

Je vais te mater.

LYNDA

Papa !

WALDEMAR

Je vais te frotter les côtes.


LYNDA

Mon petit papa !

WALDEMAR

Je vais t’apprendre le respect.

LYNDA

Mon petit papounet.

WALDEMAR

Je vais te briser.

LYNDA

Mon petit papa chéri !

WALDEMAR (à part)

Petite rouée ! Elle va encore me faire fondre comme une livre de beurre.

(À Lynda)

Il n’y a pas de petit papa chéri qui tienne. Je suis très mécontent.


Par Lilianof - Publié dans : PLACE AU THEATRE - Communauté : auteurs dramatiques chrétiens
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Vendredi 24 août 2007

LYNDA

Mon pauvre petit papa ! Je t’ai fait de la peine, une fois de plus, et je le regrette sincèrement. J’irai présenter des excuses à Maître Wladimir, je t’en fais la promesse. Et puis j’irai demander pardon à Eva, et je lui demanderai de me rendre la douzaine de baffes que je lui ai collées. S’il te plait papa, ne me punis pas cette fois - ci. Je sais que tu es un père juste et bon, que tu donnerais ton royaume et ta vie pour tes filles. Et moi je te rends mal ton amour : je réponds par la méchanceté. Ce n’est pas vraiment ma faute : c’est la vieille nature qui est en moi. Mon cœur n’est pas régénéré. Un jour, tu verras, je vais changer, et je deviendrai la gentille petite fille que tu voulais.

WALDEMAR

Cette fois encore, tu as vaincu ma colère. Je te pardonne.


LYNDA

O merci, Père ! Je sauvais que tu le ferais. Tu me pardonnes toujours tout. Tu es vraiment un père adorable. Je t’aime papa, tu sais, je t’aime vraiment très fort.

WALDEMAR

Quand tu te frottes comme ça contre moi, c’est que tu as une faveur à me demander. Inutile de louvoyer. Dis moi ce qui te ferait plaisir.

LYNDA

Tu sais, je n’ai plus envie d’étudier. C’est pour cela que je me suis fâchée contre Maître Wladimir. Je ne serai jamais une helléniste. Pourquoi vouloir persévérer à pratiquer une discipline pour laquelle on n’a reçu aucun don, alors j’ai un don naturel que je pourrais mettre en valeur.

WALDEMAR

Et qu’aimerais - tu faire ?

LYNDA

Du cinéma, je veux devenir actrice. C’est le rêve de ma vie, et je veux commencer maintenant. Je suis jeune, dans dix ans il sera trop tard.

WALDEMAR

Du cinéma ? Quelle étrange idée ! A - t - on déjà vu une princesse devenir actrice ?

LYNDA

A Monaco, et aussi en France.

WALDEMAR

C’est là que tu fais erreur, en France et à Monaco, ce sont des actrices qui sont devenues princesses. Mais si c’est ce que tu veux, je connais à Arklow un très bon professeur d’art dramatique.

LYNDA

Oh ! Non ! Papa ! S’il te plait ! Pas un nouveau Wladimir, j’ai eu ma dose. Ce que je veux c’est partir loin d’ici. Je veux aller à Paris, la ville lumière. Une carrière radieuse m’attend là - bas. Je le sais, je dois partir.

WALDEMAR

A Paris ? Es - tu bien sûre ? La vie n’est pas si facile dans les grandes villes.

LYNDA

La vie est difficile quand on n’a pas d’argent. Il m’en faudrait un petit peu … un peu … un grand peu.

WALDEMAR

L’acquisition de ta motocyclette a eu raison de tes petites économies.

LYNDA

Oui papa.

WALDEMAR

Eh bien je peux t’avancer dix mille couronnes. Tu me les rendras quand tu pourras. Cela te convient - il ?

LYNDA

Non Père, cela ne me convient pas.


WALDEMAR

Comment ?

LYNDA

Décidément, tu ne m’as pas comprise. C’est normal, tu ne me comprends jamais. Tu ne comprends jamais rien.

Je ne m’en vais pas visiter le musée du Louvre. Je m’en vais, je te quitte, je pars : P.A.R.S. Je ne remettrais plus jamais les sandales dans ce palais délabré. Tu m’entends ! J’en ai assez ! Assez de tes leçons de morale ! Assez de me faire belle le dimanche pour t’accompagner à la cathédrale ! Assez de cette monarchie poussiéreuse ! Assez des courbettes et des révérences, des « votre Altesse » par - ci et « votre Altesse » par là ! Assez de l’extinction des feux à dix heures du soir. Moi je veux vivre ! Je veux aller danser autre chose que la valse et le menuet. Je veux aller dans les grands restaurants, je veux boire du champagne, et même du whisky. J’en suis saturé de tes bondieuseries ; tout ce que ta vielle foi chrétienne nous interdit, je veux m’en remplir jusqu’à satiété. Alors je veux de l’argent pour vivre ma vie. Et de l’argent tu en as et tu ne sais pas quoi en faire.

WALDEMAR

Arrête ! Arrête ! Tais toi ! Tu me fais trop mal. Enfonce - moi une épée au travers du corps, cela me fera moins souffrir. 

Laisse - moi reprendre mes esprits. Bon, combien veux - tu ?

LYNDA

J’ai fait un calcul, approximatif : sachant qu’un jour tu vas rejoindre « ta patrie céleste », comme tu le dis si bien, que ta chère fille Eva va recevoir le royaume en héritage et que moi, qui ne suis pas appelée à régner, - sauf s’il arrivait un malheur à ma grande sœur - je recevrais de grands biens en compensation, dont la valeur devrait s’estimer à environs six cents millions de couronnes syldures. Inutile d’attendre un hypothétique héritage. Donne - moi les maintenant.

WALDEMAR

Tu n’es pas douée pour le grec mais tu te rattrapes sur le calcul ! Six cents millions ! Tu me tranches la gorge.

LYNDA

Ferme et non négociable.

WALDEMAR

Six cents millions ! C’est donc le prix à payer pour te perdre ? As - tu bien réfléchi ? C’est là ton choix ?

LYNDA

Oui Père.

WALDEMAR

Eh bien soit !

(Il se met à table, écrit et cachette à la cire.)

Voilà ! Présente toi muni de ce document au trésorier du palais. Il te remettra la somme que tu désires.

LYNDA (prenant le document)

Enfin la liberté.

(Elle sort.)

WALDEMAR

Pas un merci, pas un adieu, cela pourrait érafler ton orgueil.

RIDEAU

ACTE II

Paris, une suite de l’hôtel Georges V.

Scène première

LYNDA - ELVIRE

La scène est vide. On entend les deux jeunes filles arriver bruyammant. Lynda et Elvire entrent, chargées de paquets. Elles sont vêtues de robes de grands couturiers et portent des bijoux de valeur.

LYNDA

Alors, Elvire, as - tu bien apprécié cette soirée ?

ELVIRE

Absolument. Avec toi on passe toujours des moments sublimes. Ce repas au « Fouquet’s » était un vrai plaisir.

LYNDA

La prochaine fois, je t’emmène chez « Maxim’s ». Et je te ferais aussi découvrir la « Tour d’argent », face au Pont - Neuf. C’était dit - on le restaurant préféré du roi Henri IV.

ELVIRE

On y sert de la poule au pot ?

LYNDA

Probablement.

ELVIRE

C’est tout de même extraordinaire. Tu es une étrangère, tu débarques de Slovénie …

LYNDA

Syldurie.

ELVIRE

Oui, pardon. Tu débarques de Syldurie, et c’est toi qui me dévoiles ce que Paris a de plus merveilleux. Grands restaurants, grands hôtels, grands couturiers, magasins de luxe, Comédie française, Opéra Garnier. Tout ce luxe ! Et dire que j’ignorais tout cela ! Avant de te connaître, je n’étais qu’une petite parisienne ordinaire.

LYNDA

Et maintenant tu fais partie du Paris mondain.

ELVIRE

Tu as totalement transformé ma vie. Tu es ma meilleure amie. Je t’aime de tout mon cœur.

LYNDA

Moi aussi, Elvire, je t’aime très fort. Quand je suis arrivée à Paris, totalement désorientée, c’est toi qui m’as prise en charge, qui m’as guidée dans cette ville immense, tu m’as été de bon conseil. Je n’oublierai jamais ta bienveillance à mon égard.


ELVIRE

Lynda, tu me fais trop d’honneur.

LYNDA

Mais peut - être as-tu envie d’aller dormir. Nous avons fait la fête toute la nuit, bien mangé bien bu, bien dansé, et bien charmé les jeunes hommes. N’est - ce pas, Elvire ?

ELVIRE

C’est normal, nous sommes les deux plus jolies filles de Paris. Et pour toi aussi, la chasse a été bonne. Ton Julien est resté collé à toi toute la nuit. Une vrai sangsue. Garde le bien celui là ; il est tout à toi, tu peux en faire tout ce que tu veux, lui faire lever la patte comme un petit chien.

LYNDA

Ne t’inquiète pas, je vais bien m’occuper de lui. J’adore torturer les hommes, surtout quand ils sont amoureux.

ELVIRE

Tu ne serais pas une petite chipie ? Je m’amuse tellement avec toi. Je n’ai vraiment pas envie d’aller dormir, je préfère rester en ta joyeuse compagnie. Nous pourrions continuer la fête dans ta suite royale.

LYNDA

Pourquoi pas. On est très bien ici, à l’hôtel Georges Vé. Quand je pense que c’est l’heure de se lever et que nous ne sommes pas encore couchées. Sommes nous raisonnables ?

ELVIRE

Ce n’est pas quand nous serons vielles que nous pourrons nous défoncer vingt - quatre heures d’affilée. Que la fête continue !

LYNDA

J’ai toujours du champagne en réserve. Crois - moi, nous sommes à l’abri de la pénurie jusqu’à la prochaine guerre.

ELVIRE

Alors profitons - en.

(Lynda va chercher le Champagne et en sert deux flûtes)

LYNDA

(Chante en versant le Champagne)

« Sa Majesté Champagne est roi, rangeons nous sous sa loi … »1

ELVIRE

Sais - tu à quoi on reconnais un bon champagne ?

LYNDA

Non. Dis moi.

ELVIRE

Plus les bulles remontent, et plus le champagne est bon.

LYNDA

J’espère au moins qu’elles remontent, mes bulles.

ELVIRE

Elles se bousculent vers la sortie.

LYNDA

C’est donc de l’excellent champagne. Je me fournis directement chez Faujeton.

ELVIRE

Tu veux dire « Fauchon ». La meilleure épicerie de Paris.

LYNDA

Oui. Et je préfère ne pas te dire le prix. Tu en mourrais de jalousie.

ELVIRE

Tu ne regardes pas à la dépense par satisfaire ta meilleure amie.

LYNDA

Tu le mérites bien.

(Elle aperçoit une lettre sur la table.)

Tiens ! Du courrier.

ELVIRE

Une lettre d’amour, évidemment.

LYNDA

Non, une facture.

ELVIRE

Ma pauvre chérie !

LYNDA

Ne te fais pas de souci pour moi. J’adore recevoir des factures, et même les payer. Celle - ci est de « Fauchon », justement.

(Elle ouvre l’enveloppe.)

Génial ! Ecoute - moi ça ! Accroche ta ceinture et cramponne - toi au fauteuil.

« Caviar iranien Rajfanjani, une boite de 350 grammes  : 8350 Euros, toute taxes comprises. » Tu t’imagines ? « Port et emballage : 3,90 Euros. »

ELVIRE

On dirait que ça te fait plaisir.

LYNDA

Mais ça me fait bondir de joie. Plus de 8000 euros. Imagine un peu le prix au kilo.

ELVIRE

Moi ça me ferait peur.

LYNDA

Mais du caviar à 8000 euros ! tu sais avec quoi on réveillonne à la cour de Syldurie, depuis que papa a pondu ses réformes fiscales ? - Avec des œufs de lumps. Et moi, princesse syldure déchue et déshéritée, je fais la fête avec du caviar à 8000 Euros.

ELVIRE

Et comment vas-tu la payer, cette facture ? Ta banque t’accorde un crédit ?

LYNDA

Ridicule ! Passe - moi mon sac.

(Elle tire un chéquier de son sac et remplit un chèque.)

Et voilà ! J’ai fait mes provisions et mon chèque n’est pas sans provisions.

ELVIRE

8000 euros ! 350 grammes !

LYNDA

Dis moi ! Sais tu qui d’autre que moi, à Paris, s’offre du caviar à ce prix - là ?

ELVIRE

Sûrement pas le successeur de l’Abbé Pierre.

LYNDA

Moi je vais te le dire : le Président de le République.

ELVIRE

Nous sommes loin de œufs brouillés de Giscard d’Estaing

LYNDA

Je suis devenu quelqu’un de très important. Comme disent les américains : une vieille pie.

Tu l’as aimé au moins, mon caviar présidentiel ?

ELVIRE

C’était un délice.

LYNDA

Alors toi aussi, tu es une vielle pie. Nous sommes deux vieilles pies.

Mais la matinée est déjà avancée et je n’ai pas dormi. J’ai plusieurs rendez - vous. D’abord mon producteur : Gino Lalabrigido.

ELVIRE

Le grand Gino Lalabrigido ?

LYNDA

En personne.

ELVIRE

Quelle chance tu as !

LYNDA

Je dois aussi recevoir un certain Stefano de Monaqui. Il doit me proposer d’intéressants placement financiers, pour devenir encore plus riche.

ELVIRE

Tu vas surpasser le Sultan du Bruneï.

LYNDA

Et pour finir, un journaliste qui doit écrire un article sur moi. Un non à particule, je ne sais plus : Des Godelureaux.

ELVIRE

Des Gadéseaux. Je le connais. C’est un blondinet, il est mignon comme tout. Comme j’aimerais être à ta place. Bon ! Je vois que tu as beaucoup d’occupations. Je vais te laisser et aller me reposer en pensant à toi.

LYNDA

Tu as raison, moi aussi, je vais essayer de dormir un peu en attendant Gino.


ELVIRE

A bientôt. Tu me raconteras tout ça.

LYNDA

Je n’y manquerai pas.

(Exit Elvire. Lynda s’allonge sur le canapé et s’assoupit. On frappe. Lynda va ouvrir. Entre Gino.)

Scène II

LYNDA - GINO

LYNDA

Bonjour, monsieur Lalabrigido.

GINO

Vous pouvez m’appeler Gino. Nous nous connaissons bien, maintenant.

LYNDA

Veuillez excuser mon visage fatigué. Je n’ai presque pas dormi. J’ai travaillé pratiquement toute la nuit.

GINO

Mais vous êtes ravissante, comme toujours, mademoiselle Soucha … Souchi … Chacha …

LYNDA

Appelez - moi Lynda. Maintenant, nous sommes amis intimes. Veuillez prendre place. Champagne ?

GINO

Non merci. Entrons tout de suite dans le vif du sujet, si cela ne vous ennuie pas : Le film que nous venons de tourner ensemble, moi comme réalisateur et vous-même comme jeune première. D’abord, je tiens vraiment à vous féliciter, Lynda, vous avez été merveilleuse dans le rôle de Jessica. Le public va vous aduler et je vous promet une carrière fulgurante dans le septième art. Nous avons réalisé des études de marché. Tous les instituts sont unanimes. Nous allons battre le record de « Titanic ». Nous allons vous et moi gagner énormément d’argent avec ce film. Attendons nous à plusieurs millions d’euros de bénéfice.

LYNDA

Vous savez, Gino, l’argent n’a pas beaucoup d’intérêt pour moi. C’est pour l’amour de l’art que je tourne.

GINO

Moi aussi, ma chère Lynda, bien entendu, mais comme chantait Gilbert Bécaud : « L’argent, l’argent, tout s’achète et tout se vend ». Même l’art, et même le génie. C’est triste, mais que pouvons nous y changer ? Notre siècle est ainsi fait.

LYNDA

Bien sur ! Il faut envisager la chose avec philosophie.

GINO

Vous avez raison, et puisque nous en sommes rendus aux questions bassement matérielles, je prends la liberté de vous rappeler les termes du contrat que nous avons signé ensemble. Il était convenu à l’article 7 alinéa B que vous deviez participer à vingt pour cents des frais de réalisation du film.

LYNDA

Mais parfaitement. Je me souviens très bien de cet article.



GINO

C’est la raison pour laquelle je vous serais reconnaissant de bien vouloir me verser la somme de 400 000 Euros.


LYNDA

400 000 Euros, cela me convient.

GINO

Cette somme peut vous paraître lourde, mais soyez sans crainte, les ventes d’entrées vont rééquilibrer très largement cette dépense. Au cas où vous seriez un peu gênée, nous pouvons nous arranger. Donnez - moi 100 000 euros maintenant, et le solde le mois prochain.

LYNDA

Je ne suis jamais gênée, cher ami. Voici mon carnet de chèques. Nous disions 400 000. A l’ordre de … ?

GINO

« GL Productions »

LYNDA

« GL Productions » Voilà ! Signé : Lynda, avec un Y.

GINO

Je vous remercie, Lynda. Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps. Je vous laisse récupérer votre nuit de travail. Lisez bien les journaux, on va beaucoup parler de nous.

LYNDA

A bientôt, Gino.

(Exit Gino. Lynda se rallonge et se rendort. On frappe. Lynda se lève et va ouvrir. Entre Stefano).

Scène III

LYNDA - STEPHANO

STEPHANO

Bonjour, mademoiselle Chachachi …

LYNDA

Appelez - moi Lynda. C’est plus simple.

STEPHANO

Je vous remercie, vous pouvez m’appeler Stef. Cela facilitera les relations.

LYNDA

Excusez mon visage fatigué. J’ai travaillé toute la nuit. J’ai très peu dormi.

STEPHANO

Je ne m’en suis pas aperçu. Vous êtes toujours très belle.


LYNDA

Je vous remercie.

STEPHANO

Ainsi que nous étions convenu, je souhaitais vous rencontrer pour vous parler d’un placement financier extrêmement intéressant pour vous. Vous lisez « Le Nouvel économiste », je suppose.

LYNDA

Non.

STEPHANO

Vous écoutez « Radio Classique » ?

LYNDA

En effet ! J’aime beaucoup les musiques de film.

STEPHANO

Alors vous devez tout savoir.

LYNDA

Pour tout avouer, je n’y connais rien à l’économie. Pour moi, c’est du grec.

STEPHANO

Ce n’est pas grave. Je vais essayer de vous expliquer tout cela simplement, dans un langage profane. Vous avez entendu parler du groupe Péchinavey, bien entendu.

LYNDA

Non.

STEPHANO

En effet, vous avez de graves lacunes. En résumé, le groupe Péchinavey vient d’acheter le groupe Saint - Gaudouche. C’est un événement d’une importance capitale. Evidemment, les actions Péchinavey vont monter comme des fusées. Achetez du Péchinavey maintenant et, je vous le garantie sur mes trente ans d’expérience au service de la finance, dans deux mois, votre capital aura doublé, et dans un ans il aura décuplé. Et c’est à ce moment que vous vendrez, parce que les cours vont commencer à se stabiliser, puis à baisser progressivement. Mais je serai là pour vous guider dans vos démarches.

LYNDA

Mais c’est une affaire ! Gagner tant d’argent sans effort ! J’aime l’argent ! Je ferais n’importe quoi pour de l’argent ! J’épouserais le doyen de l’humanité pour de l’argent ! Où faut - il signer ?

STEPHANO

Ici, en bas. Précédé de la mention « Lu et approuvé ». Et vous me signez un chèque.

LYNDA (ayant exécuté)

Voilà ! Toute mes économies. Pourquoi les faire dormir sur un livret à 2,4% ?

STEPHANO

Vous avez bien raison. Au revoir, mademoiselle Sichoucha … Lynda.

LYNDA

Au revoir Stef.

(Exit Stefano)

LYNDA (en aparté)

Mon petit papa, tu devrais être fier de ta fille. Je n’ai pas enterré ton talent. Je suis en train de faire fructifier ton capital. Je vais pouvoir entrer dans la joie de mon maître.

(Elle s’allonge à nouveau et s’endort. On frappe. Elle va ouvrir. Entre Des Gadéseaux.)


Par Lilianof - Publié dans : PLACE AU THEATRE - Communauté : auteurs dramatiques chrétiens
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Vendredi 24 août 2007

Scène IV

LYNDA - DES GADESEAUX

DES GADESEAUX

Mademoiselle Lynda Souchichou … ?

LYNDA

C’est elle - même. Vous pouvez m’appeler Lynda. C’est plus simple.

DES GADESEAUX

Je vous remercie. Cyril Des Gadéseaux, de la République du Milieu. Mais vous pouvez m’appeler Cyril.

LYNDA

Enchanté ! Veuillez excuser mon visage fatigué, j’ai travaillé toute la nuit, et je n’ai pratiquement pas dormi.

DES GADESEAUX

Mais vous êtes charmante, vraiment charmante.

LYNDA

Vous n’êtes pas difficile !

(A part.)

C’est pourtant vrai qu’il est mignon, le petit gribouillard.

( A Des Gadéseaux)

Vous prendrez bien une coupe de champagne.

DES GADESEAUX

Très volontiers.

LYNDA

Asseyez - vous sur le canapé, à côté de moi, nous serons plus à l’aise pour parler.

DES GADESEAUX

Avec plaisir. Donc, résumons - nous, vous vous appelez Lynda.

LYNDA

Avec un Y.

DES GADESEAUX

Avec un Y. Bien. Et vous êtes une véritable princesse. Vous êtes née en Slovaquie.

LYNDA

Syldurie.

DES GADESEAUX

En Syldurie. Et comment vous est venu le désir de faire du cinéma.


LYNDA

Eh bien ! Quand j’étais petite, mon père m’a emmenée voir « le Dictateur » de Chaplin. C’est ainsi que m’est venue la vocation.

DES GADESEAUX

Je vous remercie ; Permettez - moi de prendre quelques photos.

LYNDA

Mais je vous en prie.

(Lynda prends des poses « à la Marilyn ». Des Gadéseaux la photographie.)

DES GADESEAUX

Voilà, je vous remercie beaucoup. Je suis au regret de vous quitter.

LYNDA

Comment vous allez déjà partir ? Mais vous n’avez posé que deux questions.

DES GADESEAUX

Rassurez - vous, Lynda, même avec trois mots sur mon carnet, je vous ferai un article particulièrement élogieux. C’est tout l’art du journalisme. Exploiter tous les « non- dits » pour compiler les informations.

LYNDA

Vous êtes donc si pressé de partir ?

DES GADESEAUX

Malheureusement, oui. Je dois rencontrer le pasteur Lilianof, de la Mission Protestante Evangélique. Sa compagnie sera beaucoup moins agréable que la vôtre.

LYNDA

Un vieux théologien poussiéreux ?

DES GADESEAUX

Vous avez tout compris.

LYNDA

Une autre coupe de champagne, avant de nous séparer.

DES GADESEAUX

Oui, une petite flûte, un picolo, pour la route.

LYNDA

Cyril, j’aimerais que nous fassions plus ample connaissance. Que diriez vous d’une soirée, rien que toi et moi, au Fouquet’s.

DES GADESEAUX

Au Fouquet’s ? Mais avec le plus grand plaisir, ma chère Lynda. J’aurais voulu y faire des photos pour l’élection du Président, mais ils ne m’ont pas laissé entrer.

LYNDA

Je vous y ferai entrer, moi, au Fouquet’s, et même à l’Elysée.

DES GADESEAUX

Maintenant, il faut vraiment que j’y aille. Vous êtes très jolie. Vous me plaisez beaucoup. On se rappelle ?

LYNDA

Vous aussi, Cyril, vous me plaisez beaucoup. A bientôt.

Scène V

LYNDA

Encore une flèche tirée en plein coeur ! Décidément, ma petite Lynda, tu es championne dans toute les disciplines. Et ce lourdaud de Wladimir qui dit que je dois m’entraîner pour gagner. Mais je suis une gagnante. M’y voici, sur le podium. J’entends déjà la Marseillaise. Tout ce que je fais réussi. Je suis la meilleure. Je suis belle, je suis riche et bientôt célèbre. D’ici quelques jours, mon film va sortir en salle et m’élever jusqu’à l’Olympe. J’ai fais le plein d’actions Péchitruc. Et pour la séduction, je suis redoutable. Je l’ai bien ligoté ce petit folliculaire. Il est à moi, maintenant, je le tiens, il ne m’échappera pas. Et en plus, je l’aime.

Bien, maintenant, je vais me reposer. Je n’ai toujours pas dormi. Je ne me lève pas avant dix huit heures, je prends une bonne douche, et je retourne faire la fête avec Elvire. Que va - t - on fêter cette nuit ? Mais bien entendu ! Mes actions Péchimachin !

(Elle s’allonge une nouvelle fois et s’endort. On frappe).

Quoi encore ? Je n’attends plus personne. Qui est - ce ?

Scène VI

LYNDA - JULIEN

LYNDA

Qui est - ce ?

JULIEN

Julien.

LYNDA

Julien ? Quel Julien ? Ah ! Julien !

(a part)

Ah non ! Pas encore ce paquet de glu !

Entre !

(Entre Julien.)

JULIEN

Ah ! Lynda ! Te retrouver enfin. Ma Lynda ! Mon amour ?

LYNDA

Ton amour ? Et depuis quand ?

JULIEN

Mais depuis que je t’ai vue. Depuis que mes yeux ont croisé tes yeux. Depuis que ma bouche a frôlé ta bouche. Depuis que mes mains ont saisi tes mains …

LYNDA

Ah ! Oui ! C’est vrai. Excuse mon visage fatigué, Julien, j’ai travaillé toute la nuit et …

JULIEN

Arrête, Lynda ! Nous avons fait la fête toute la nuit. Nuance. Avec ta copine Elvire. Tu t’en souviens, tout de même. Si tu appelles ça travailler !

LYNDA

Euh ! Oui. Pardonne moi. Je n’ai pas dormi et j’ai l’esprit tout embrouillé. J’allais me coucher.

JULIEN

Lynda, je ne peux plus me passer de toi. Je ne peux plus vivre une heure sans toi. Tu m’as conquis, tu m’as vaincu, tu as capturé mon cœur. Je suis ton prisonnier.

LYNDA

Comme c’est beau ! Comme c’est poétique !

JULIEN

Mon amour, mon trésor, depuis que tu m’as serré dans tes bras, que tes yeux ont pénétré les miens comme deux poignard …

LYNDA

On m’a déjà dit que j’avais un regard meurtrier, mais là tu exagères.

JULIEN

Quand tes lèvres se sont collées sur les miennes, elles m’ont foudroyé.

LYNDA

C’est l’électricité statique.

JULIEN

Enfin, quand tu m’as déclaré ton amour, j’ai cru en mourir.

LYNDA

Je t’ai déclaré mon amour ? Moi ?

JULIEN

Mais enfin, Lynda, as - tu déjà tout oublié ? Nous avons dansé toute la nuit. Tu t’es frottée contre moi. Tu m’as allumé comme un vieux cigare.

LYNDA

Oui, c’est possible. J’en ai tellement fait et tellement dit. Quelle nuit !

JULIEN

Alors, tout ça, c’était de la comédie ?

LYNDA

Peut - être pas. J’ai pu être amoureuse de toi dix minutes, un quart d’heure. Il faut dire que j’avais déjà trois litres de champagne dans le réservoir. Je t’ai peut être déclaré mon amour dans un moment de délire éthylique. J’aurai dis « je t’aime » à n’importe qui, et même à n’importe quoi : à un âne, à un orang - outang. Et toi tu tiens de l’un et de l’autre.

JULIEN

Comment oses - tu me traiter ainsi, après m’avoir donné tant d’espoir ? Mais je tiens à toi, je t’aime, je ne te quitterai pas.

LYNDA

Eh bien si ! Justement ! Tu vas me quitter, tu vas saisir la poignée de porte, et tu vas débarrasser ma vue de ton image ridicule.

JULIEN

Lynda ! Tu ne peux pas me chasser comme ça. Je t’aime, Lynda, je vais mourir. Je suis mort. Tu m’as tué.

LYNDA

Eh bien moi je ne t’aime pas. Et je n’aurai aucune peine à trouver un garçon mieux tourné que toi. D’ailleurs, j’en aime un autre, un journaliste.

JULIEN

Mais , Lynda !

LYNDA

Fiche le camp !

JULIEN

Lynda !

LYNDA

Disparais !

JULIEN

Lynda !

LYNDA

Casse - toi !

JULIEN

Lynda !

LYNDA

Mets le bouts !

JULIEN

Lynda !

LYNDA

Arrache - toi !

JULIEN

Lynda !

LYNDA

Dehors !

(Elle le pousse vers la sortie.)

Encore un jouet de cassé !

RIDEAU

 

ACTE III

Décor du deuxième acte. Des journaux et du courrier son disposés sur la table basse, près de canapé. On entend atterrir un hélicoptère. Cavalcade dans l’escalier ; les filles entrent en chahutant.

Scène première

LYNDA - ELVIRE

LYNDA

Quelle folle nuit ! Tu t’es bien amusée, Elvire ? J’espère que tu ne t’es pas ennuyée.

ELVIRE

Ridicule question. Pourrais t - on s’ennuyer quand on fait la java avec toi. Et cette idée de louer un hélicoptère pour rentrer à l’hôtel ! Incroyable !

LYNDA

C’est une idée brésilienne. Les vieilles pies brésiliennes ont tellement peur de se faire enlever qu’ils prennent l’hélicoptère pour traverser la rue.

ELVIRE

Oui. Encore heureux que ce n’est pas toi qui le pilotais, cet hélicoptère. Tu en tiens une puissante !

LYNDA

Oh ! N’exagérons rien. Je tien très bien l’alcool. Je suis saoule, d’accord, mais je ne suis tout de même pas bourrée.

ELVIRE

Tiens toi en équilibre sur un pieds, pour voir.

LYNDA

Oups !

ELVIRE

Excellent !

LYNDA

Veux tu goûter à mon whisky ? C’est du quatre cirrhoses, et en plus il vient de chez chauffons !

ELVIRE

Tu es vraiment bourrée comme une pipe !

LYNDA

Comme une vieille pipe.

ELVIRE

Ecoute mon conseil : Evite les contrôles de polices, ils seraient capables de trouver deux grammes de sang dans ton alcool.

LYNDA

Raison de plus ! Un demi litre de plus ou de moins, ils ne verront même pas la différence. Whisky ! A la santé du groupe péchilaouanégaine ! A la santé de Gini Dulolo, et vive le cinéma. Et à la santé de Cédric des Gaudillots, mon fiancé.

(Elle s’affale sur le canapé, saisit un des journaux sur la table basse, commence à lire et paraît brusquement dégrisée.)

Oh là là !

ELVIRE

Quoi ?

LYNDA

Oh là là là là !

ELVIRE

Qu’y - à - t’il ?

LYNDA

« Le fiasco de Lalabrigido ».

(elle pend un autre journal.)

« Lalabrigido : un désastre financier ».

(Elle prend un troisième journal.)

« Lalabrigido a misé sur un tocard »

(Même jeu)

« Le suicide de Lalabrigido ».

Il s’est tiré une balle dans la tête.

ELVIRE

Pauvre Gino !

LYNDA

Par Sainte Fédorova ! Mes 400 000 Euros !

ELVIRE

Envolés.

LYNDA

Mais c’est la Bérégovoy !

ELVIRE

Bérézina ! Il te reste des actions.

LYNDA

Péchinavey. Vite ! La page boursière ! De toute façon,je n’y comprends rien.

Ah ! La « République du Milieu ». Mon petit Cyril m’a promis un article élogieux. Voilà qui va me consoler de cette mésaventure. Finalement, 400 000 Euros, ce n’est pas grand-chose.

Nous y voilà ! Je reconnais ma photo. Ecoute un peu.

« Lynda, la starlette prétentieuse ! »

Starlette prétentieuse ?

(Elle lit tout l’article attentivement)

Le petit saligaud !


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Vendredi 24 août 2007

ELVIRE

Quoi ?

LYNDA

Le traite ! Le gredin ! Le bandit ! Le folliculaire ! L’écrivassier ! Le rat ! Le scribouillard !

ELVIRE

On dirait que sa prose te contrarie.

LYNDA

Le sacripan ! Dire que j’étais déjà amoureuse de lui ! Dire que je voulais l’introduire dans le beau monde, ce bouvier mal dégrossi ! Ce bouseux embourbé ! Attend un peu que je mette la main sur lui ! Il va passer une mauvaise demi - heure ! Regarde moi ce torchon !

ELVIRE (Lisant l’article)

« Lynda, la starlette prétentieuse,

Accourue du fin fond de la Moravie …. »

LYNDA

Syldurie, Monsieur des Groscoquenauds, Syldurie !

ELVIRE

« Accourue du fin fond de la Syldurie, Lynda, princesse au nom imprononçable débarque à Paris, dans le monde impitoyable du cinéma. Son prétendu talent … etc. » … Oh ! « Petite allumeuse » il a écrit. « Moineau sans cervelle » « ravissante idiote ! »

LYNDA (reprenant le journal)

« Ravissante idiote ? » Il a écrit ça ? « Ravissante idiote ? »

ELVIRE

« Ravissante idiote. »

LYNDA

Le salopard !

ELVIRE

On disait la même chose de Brigitte Bardot. Je pense qu’il a voulu te faire un compliment.

LYNDA

Je me passe de ce genre de compliment.

Le comble ! il a signé C.D.G. Le lâche ! Le dégonflé ! Pas même le courage d’écrire son nom ! Il a peur que je le reconnaisse et que je lui règle son compte. Quel faux jeton ! Mais quel faux - jeton ! Si tu me trouves un jeton plus faux que celui - là, je t’invite à la Tour d’argent.

(Elle froisse le journal en boule et le projette à travers la scène.)

ELVIRE

Tu m’as déjà invitée à la tour d’Argent.

LYNDA

Ça ne se passera pas comme ça ! Tu ne me connais pas, mon petit bonhomme. Tu vas le regretter. Tu vas goûter à la colère de Lynda. Je me vengerai. J’aurai ta peau.

Voilà ce que je vais faire. Je l’invite à passer ses vacances chez moi, en Syldurie. Sitôt arrivé, je le fais arrêter, et je le laisse macérer un an ou deux dans les oubliettes du château. Si les rats ne l’ont pas mangé, je le fais sortir, je lui fais donner deux ou trois cents coup de fouets. Non ! Je les lui donne moi-même, les trois cents coups de fouet, ce sera plus amusant. Et s’il a survécu à mes caresses, je le fais décapiter. Bien fait pour lui !

ELVIRE

Je croyais que tu ne voulais pas retourner en Syldurie.

LYNDA

Je ne veux pas et je ne peux pas. J’y suis bannie. Et je reconnais que je ne l’ai pas volée.

De plus mon père a aboli la peine de mort, et il a fait construire un centre de détention ultra moderne ; plus de rats, plus de clés, les gardiens ont une carte à puce qui ouvre tout. Et quand un prisonnier est malade, il y a des infirmières blondes qui viennent le soigner.

ELVIRE

Vas-tu renoncer à ta vengeance ?

LYNDA

Et puis quoi encore ? Je vais lui envoyer en guise de baiser deux ou trois coups de poing dans la figure. Au milieu du cartilage, là où ça fait bien mal. Il s’en souviendra de la ravissante idiote. A moins que ça le rende amnésique.

ELVIRE

Il va te faire un procès pour coups et blessures, et tu seras obligée de lui verser mille Euros par beigne. Sachant que tu as déjà perdu beaucoup d’argent, ce n’est pas le moment d’en rajouter. J’ai une solution plus raisonnable : tu écris à son canard et tu demande un droit de réponse. Tu envoies tout cela en recommandé avec accusé de réception, bien sûr, sinon la Poste aura encore le dos large. Et surtout, n’oublie pas de leur parler de la loi du 29 juillet 1881, ça va les faire trembler. Il va te présenter des excuses publiques sur sa petite feuille. Sinon tu lui intente un procès pour diffamation, et là, c’est lui qui va renflouer ton budget.

LYNDA

Le conseil me paraît sage. N’empêche que j’aurais bien voulu lui défoncer son masque de carnaval. Je suis une femme d’action, moi.

Voyons maintenant le courrier. Peut - être y trouverai - je enfin un bonne nouvelle.

(Ouvrant une lettre.)

C’est de Stef.

ELVIRE

Stef ?

LYNDA

Stefano de Monaqui. Il me donne sûrement des nouvelles de mon placement.

(Lisant)

« Salut, ravissante idiote. »

Comment lui aussi ?

« Salut, ravissante idiote,

Dommage pour toi que tu ne lises par le « Nouvel économiste », espèce de gourde ! Tu aurais compris qu’il n’y a jamais eu de Péchinavey ni de Saint - Gaudouche ! Et tu n’aurais pas confié ton capital à n’importe qui. Maintenant je suis parti très loin d’ici, dans un pays ensoleillé où je vais m’offrir une vie de pacha avec tes économies dont tu m’as si gentiment fait cadeau. Inutile de chercher à me retrouver, le monde est vaste. Je suis sur une île de rêve, mais tu ne sauras jamais laquelle.

Adieu sombre andouille »

Ah ! Le salaud ! L’ordure ! Mon pognon ! Je le tuerai !Je lui crèverai la panse !

(Regardant l’enveloppe).

Le crétin ! Il y a un timbre à date sur l’enveloppe : « Papeete, Polynésie Française ».

Viens, ma chérie, je t’emmène illico à Tahiti. Le temps d’acheter une Kalachnikov pour lui lester l’abdomen. Je vais le buter. Je vais le descendre. Je vais …

ELVIRE

Calme - toi, Lynda ! Je t’en supplie ! Calme - toi ! Tu me fais peur.

LYNDA

Que vais-je devenir ?

ELVIRE

Si j’ai bien compris la situation, tu es fauchée.

LYNDA

Fauchée, moissonnée et même écobuée.

ELVIRE

Et qu’est - ce que tu compte faire maintenant ?

LYNDA

Si seulement je le savais ! Trouver un hôtel moins cher. Chercher du travail. Je n’ai jamais rien fait de mes dix doigts. Ce sera difficile. Dis moi, Elvire, est - ce que tu pourrais m’héberger un peu chez toi en attendant de trouver une solution ? Je suis dans la mouise, là !

ELVIRE

Ce ne sera pas possible. C’est petit chez moi tu sais.

LYNDA

Je ne prendrai pas de place, je dormirai sur un matelas pneumatique, dans ton salon … dans ta cuisine … dans ta cave ...

ELVIRE

Je regrette, Lynda, tu es assez forte pour t’en tirer toute seule. Nous avons vécu de bons moments ensemble et nos chemins vont se devoir séparer ici.

LYNDA

Qu’est - ce que tu dis ? N’es - tu pas mon amie intime ?

ELVIRE

Euh, oui, mais …

LYNDA

Oui mais quoi ? Tu ne vas pas m’abandonner maintenant, alors que j’ai besoin de ton réconfort ?

ELVIRE

Ecoute, il faut que je m’en aille, maintenant, j’ai un rendez - vous important et je vais être en retard.

LYNDA

Un rendez - vous ! Eh bien voyons ! Tu restes ici et tu t’expliques. Qu’est - ce que c’est que cette histoire ? Es - tu en train de me faire comprendre que tu m’as accordé ton amitié seulement pour tout l’argent que tu m’as fait dépenser pour toi ? C’est bien ce que je dois comprendre ? Maintenant que je n’ai plus rien à donner, tu me jettes comme un vieux mouchoir en papier ?

ELVIRE

Je suis désolée, Lynda, je …

LYNDA

J’ai vu ma carrière d’actrice se briser en éclats, j’ai perdu 400 000 Euros dans l’affaire, je me suis fait voler tout mon argent par un escroc, j’ai été trahie par l’homme que j’aimais. Tout cela en à peine une demie - heure. J’ai le tempérament solide, mais c’est tout de même beaucoup. Maintenant, je suis trahie par celle que j’ai prise pour ma meilleure amie.

ELVIRE

Je suis désolée.

LYNDA (l’empoignant)

Tu es désolée ? Moi aussi je suis désolée. Je suis brûlante du désir d’étriper quelqu’un. Il n’est plus nécessaire que j’aille à Tahiti : Tu es ici en face de moi. Est - ce que tu veux sentir deux ongles fouiller le fond de tes yeux ? Dis, tu veux savoir l’effet que ça fait ?

ELVIRE

Ne me regarde pas comme ça, tu me terrorises. Lâche moi, laisse moi partir. Au secours !

LYNDA

Tu as raison. Détale ! Cela vaut mieux pour ton matricule.

(Elvire s’enfuit.)


Scène II

LYNDA - JULIEN

LYNDA

Adieu, mademoiselle Saccuti.

(On frappe à la porte)

JULIEN (en coulisse)

Lynda, ouvre - moi, c’est Julien.

LYNDA

C’est pas vrai ! Non mais c’est pas vrai ! Mais qu’est - ce que j’ai fait au bon Dieu ?

Qu’est - ce que tu veux ?

JULIEN

Je t’aime, Lynda.

LYNDA

Je commence à le savoir. Décampe tout de suite.

JULIEN

Ouvre - moi, Lynda. Je t’en supplie.

LYNDA

Je croyais avoir été assez claire. Tu me déguenilles. Ote - toi de mon pallier.

JULIEN

Je suis à genou devant ta porte. Je vais ameuter tout l’hôtel, je vais faire un scandale.

LYNDA

Ça m’étonnerait. Je t’aurai assommé avant.

JULIEN

Laisse moi entrer.

LYNDA

Moi si je sors, ce ne sera pas pour rien.

JULIEN

Je vais me jeter dans la Seine.

LYNDA

Ne fais surtout pas ça, tu pourrais effrayer les poissons.

JULIEN

Bon, puisque c’est comme ça, adieu.

LYNDA

C’est ça : adieu, et au plaisir de ne plus jamais te revoir.

(Elle hésite, puis sort rattraper Julien.)

Euh ! Julien ! Attends ! Ne t’en vas pas ! Viens !

(Elle rentre en tenant Julien par la main.)

JULIEN

Tu as eu un éclair de pitié ?

LYNDA

Peut - être.

JULIEN

J’ai croisé ta copine Elvire qui détallait comme si elle avait vu le diable.

LYNDA

Elle l’a vu dans toute sa fureur.

JULIEN

C’est toi le Diable ?

LYNDA

Oui. Ça t’étonne ?

JULIEN

Non.

Je n’ai pas de chance. J’arrive toujours au mauvais moment. Et c’est pour cela que tu es si méchante avec moi.

LYNDA

Pardonne - moi, mon petit Julien si je t’ai fait de la peine. J’ai le tempérament assez vif, et j’ai des soucis en ce moment.

JULIEN

Des soucis, ma petite Lynda d’amour. Si je peux t’aider en quoi que ce soit, dis - le moi.

LYNDA

Des soucis c’est un euphémisme. C’est la catastrophe, le Titanic, le tsunami, l’attentat du onze septembre.


JULIEN

Pauvre petite Lynda ! Raconte - moi tout.

LYNDA

Tu ne lis pas les journaux ?

JULIEN

Si, ça dépend.

LYNDA

Regarde.

JULIEN

« Le fiasco Lalabrigido »

Pauvre chérie ! Cela remet en question ta carrière cinématographique, n’est - ce pas ?

LYNDA

Je suis grillée,et même carbonisée. C’est l’inquisition !

JULIEN

Pauvre chérie !

LYNDA

Et ce n’est pas tout. J’ai investi 400 000 Euros dans ce film.

JULIEN

Pauvre chérie !

LYNDA

Et ce n’est rien encore.

JULIEN

Pauvre chérie !

LYNDA

Ce génie de la finance dont je t’avais parlé. Stef. Eh bien c’était un escroc. Il s’est taillé à Tahiti avec mon blé. Je suis toute nue comme un crapaud.

JULIEN

Pauvre chérie !

LYNDA

Et Elvire Saccuti, cette petite roulure ! Que ne l’ai - je étranglée de mes propres mains !

JULIEN

Pauvre chérie ! Mais il te reste bien quelques amis. Et l’homme de ta vie ? Ce fameux journaliste.

LYNDA

Cyril ? Ah celui - là ! Il m’a bien possédée ! J’aime tant casser les autres par plaisir, maintenant je sais ce que c’est qu’être cassée. Il a brisé mon pauvre petit cœur, comme une coquille d’oeuf.

JULIEN

Pauvre ch… Ah ! Je comprends pourquoi tu t’es attendrie si brusquement. Tu as tout perdu. Plus d’argent, plus d’amis, plus d’amoureux. Alors faute de mieux, on se replie sur le Julien, avec son bonnet d’âne et sa figure d’orang - outang. Je suis la sixième roue de secours. Désolée ma jolie, mais tu viens de me guérir instantanément de ma fièvre amoureuse. Je vais devoir te laisser. Je n’aurai pas de peine à trouver une fille mieux faite que toi.

LYNDA

Non ! Julien, mon petit Julien. Ne t’en - vas pas.

JULIEN

Te voilà à genoux, à présent, toi l’orgueilleuse ! Tu m’as assez piétiné quand j’étais vautré devant toi.

LYNDA

Ne me laisse pas tomber.

JULIEN

Tu me fais pitié. Je ne t’aime plus mais je veux bien t’aider. Relève - toi. Ce n’est pas une attitude pour une princesse, et tu vas salir ta robe de chez Dior.

Voilà. C’est mieux. Je suppose que tu vas devoir trouver du travail. Et je ne te vois pas caissière au « Mutant ». Remarque : il y a des caissières qui sont devenues ministres. J’ai quelque chose à te proposer. Ce n’est pas grassement payé mais cela te permettrait de faire face aux besoins de la vie.

LYNDA

Je t’écoute.

JULIEN

Je m’occupe de la gestion des ressources humaines dans une maison d’édition, à Saint - Michel. Nous avons un projet sur Homère, mais j’ai beaucoup de peine à recruter une équipe de traducteurs. Tu m’as bien dit que tu avais étudié le grec ? je t’embauche.

LYNDA

Je n’en ai jamais compris la différence entre le nominatif et le vocatif. Et j’ai manqué de défénestrer le professeur.

JULIEN

Décidément, c’est de la nitroglycérine qui coule dans tes veines ! Bon, il faudra trouver une autre solution. Je vais devoir aller travailler, maintenant. Allez, prend courage. Au revoir petite Lynda.

LYNDA

Au revoir Julien.

Au fait, tu ne connais pas quelqu’un qui voudrait acheter une moto ? Une Harley Davidson ?

JULIEN

Je vais me renseigner

(Ils échangent un baiser « fraternel ». Julien sort.)


Scène III

LYNDA

(Elle se laisse tomber sur le canapé, reste un moment immobile. Puis elle va chercher la « République du Milieu », la défroisse. Elle cherche la page des petites annonces.)

« Paris XVIII, chambre meublée, huitième étage sans ascenseur. W.C. sur pallier, neuf mètres carrés. 450 Euros, charges non incluses. »

Les requins ! … Les requins !

(Pour la première fois, le public la voit pleurer. Le rideau tombe.)

RIDEAU





ACTE IV

Paris, la station de métro Barbès - Rochechouart. Un Quai.

Scène Première

MAMADOU - MOHAMMED - LYNDA

(Mohammed est seul sur le quai, Mamadou le rejoint, tous deux portent un sac à dos.)

MOHAMMED

Tu as ce qu’il faut ?

MAMADOU

Tu as l’oseille, mon potte ?

MOHAMMED

La quantité ?

MAMADOU

Tout est dans le sac, mon potte. Autant que tu en veux.

MOHAMMED

La qualité ?

MAMADOU

Là, pas de problème, mon potte. C’est de la tocante, c’est pas du toc. T’en veux combien ?

MOHAMMED

Vingt pour commencer.

MAMADOU

Alors ça fait deux cents. Les bons comptes font les bons amis, mon potte.

(Mamadou et Mohammed échangent des montres contre des billets, puis se séparent et vont s’asseoir chacun à une extrémité de la scène. Entre Lynda, elle est habillée comme au premier acte, mais ses vêtements sont défraîchis. Elle porte un sac à dos et une guitare. Elle s’installe sur un siège du milieu, vide une boîte de bière bon marché sortie de son sac, puis elle prend sa guitare, l’accorde, place l’étui ouvert à ses pieds. Elle chante, quelques passants jettent des pièces dans l’étui. Mamadou et Mohammed s’approchent pour l’écouter.)

LYNDA

« Avec une bêche à l’épaule,
Avec à la lèvre un doux chant,
Avec à la lèvre un doux chant,
Avec à l’âme un grand courage,
Il s’en allait trimer aux champs.

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps.

Pour gagner le pain de sa vie,
De l’aurore jusqu’au couchant,
De l’aurore jusqu’au couchant,
Il s’en allait bêcher la terre,
En tous les lieux par tous les temps.

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps. »

MOHAMMED

‘Tain ! Qu’est - ce qu c’est que ce rap ? Ce rap - là j’avais jamais entendu.

MAMADOU

C’est pas du rap, ça mon potte, c’est du Bétouvaine.

LYNDA

Ça vous plait, les garçons ?

MOHAMMED

‘Tain ! Connaissais pas cette musique - là. J’ai pas l’habitude. Je ne savais pas qu’on pouvait se servir de plusieurs notes pour faire de la musique, tu vois ? Nous, notre musique à nous c’est le rap.

Rap, rap, rap, c’est le rap, c’est le rap
Rap du matin, rap jusqu’au soir
Rap a midi, rap à minuit
C’est le rap, c’est le rap, c’est le rap,rap, rap.

T’en as marre de la vie ?
Chante le rap, chante le rap.
T’en as marre des soucis ?
Chante le rap, chante le rap.
T’en as marre des ennuis ?
Chante le rap, chante le rap.

Rap, rap, rap, c’est le rap, c’est le rap
Rap du matin, rap jusqu’au soir
Rap a midi, rap à minuit
C’est le rap, c’est le rap, c’est le rap,rap, rap.

Avec le rap, mon vieux, t’as plus de problème
C’est moins compliqué que jouer du Bitavenne
Tu peux pas louper l’bi - contre - ut,
Tu peux pas louper un bémol.

Rap, rap, rap, c’est le rap, c’est le rap
Rap du matin, rap jusqu’au soir
Rap a midi, rap à minuit
C’est le rap, c’est le rap, c’est le rap,rap, rap.

Rap à gruyère, rap à carottes, rap à trié et rap à Nui
C’est le rap, c’est le rap, c’est le rap,rap, rap.

(Pendant le rap de Mohammed, Mamadou a déposé son sac ouvert aux pieds de Lynda et s’est mis à danser.)

LYNDA

C’est très joli. C’est ça le choc des cultures.

(Chaque fois qu’elle chante, un ou deux passants s’arrêtent et lui jettent une pièce).

« Sans laisser voir sur son visage
Ni l’air jaloux, ni l’air méchant,
Ni l’air jaloux, ni l’air méchant,
Il retournait le champ des autres,
Toujours bêchant, toujours bêchant.

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps. »

MOHAMMED

‘Tain ! Elle a une belle chetron, elle a une belle voix. La nature l’a bien servie.

MAMADOU

Pas comme nous deux, mon potte.

MOHAMMED

On est contents de t’avoir rencontrée. Moi, c’est Mohammed Bendjellabah. Je viens de Hassi Messaoud.

MAMADOU

Moi, c’est Mamadou Djembé. Je suis de Bamako.

LYNDA

Mai aussi, je suis contente de me faire de nouveaux amis. Je m’appelle Lynda, et je viens de Syldurie.

MOHAMMED

‘Tain ! C’est dans quel arrondissement, ça, la Silésie ?

LYNDA

Syldurie.

MAMADOU

Pas tout près d’ici, mon potte.

LYNDA

La Syldurie, c’est très loin, de l’autre côté du périphérique.

MAMADOU

En effet, ce n’est pas la porte d’à côté.

LYNDA (apercevant les montres dans le sac de Mamadou)

Oh ! C’est joli ! Des montres !

MAMADOU

C’est de la tocante, c’est pas du toc.

LYNDA

Je peux regarder ?

MAMADOU

Essayer c’est l’aimer.

LYNDA (fixe une montre à son poignet.)

Quelle classe ! Regardez un peu si j’ai du style. Et c’est du Cartier, en plus ! Cà me rappelle quand j’étais prin … Euh ! Je dis n’importe quoi.

MAMADOU

Alors, poupée, elle te plait cette montre. Quinze euros, parce que c’est toi. C’est pas cher.

LYNDA

Ce n’est pas cher, surtout pour du Cartier, mais je n’ai pas encore le cachet de Britney Speuarze.

(Elle cherche dans son étui à guitare.)

Dix - sept centimes.

MAMADOU

T’en fais pas ma cocotte. Elle te plaît tant que ça, je t’en fais cadeau. Parce que tu es craquante et que tu as de beaux yeux.

LYNDA (le baisant sur la joue.)

Oh merci ! Mamadou ! Tu es un ange.

MAMADOU

Le problème, c’est qu’on ne trouve pas facilement de chemises avec des manches pour les ailes.

LYNDA

C’est qu’il est drôle, en plus !

MAMADOU

Mais alors, surtout, tu ne dis à personne que c’est moi qui t’ai donné ça. Surtout pas aux keufs.

LYNDA

Pauvre Mamadou ! Tu as dû rester dans un courant d’air. Maintenant tu as la bronchite.

MAMADOU

Je n’ai pas toussé, j’ai dit : « keufs ». Les keufs, les poulagats, les flics, les poulets, les hirondelles, les pieuvres.

LYNDA

En voilà une ménagerie !

MAMADOU

Les policiers, si tu préfères.

LYNDA

« Et quand la mort lui a fait signe
De labourer son dernier champ,
De labourer son dernier champ,
Il creusa lui - même sa tombe
En faisant vite, en se cachant.

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps. »

Il creusa lui - même sa tombe
En faisant vite, en se cachant,
En faisant vite, en se cachant,
Et s’y étendit sans rien dire
Pour ne pas déranger les gens.

Pauvre Martin, pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps.
Pauvre Martin, pauvre misère,
Dort sous la terre, dors tout le temps. »

MOHAMMED

‘Tain ! Elle est pas gaie ta chanson. Moi ça me donne le bourdon.

LYNDA

Ce n’est pas ma chanson. C’est une chanson de Georges Brassens. Il a écrit ça en 1954.

MOHAMMED

‘Tain ! J’étais même pas né !

LYNDA

Elle n’ai pas gaie, cette chanson, peut - être, mais elle reflète bien la vie. Tu la passes dans la sueur et la galère, et comme salaire, tu as la mort. Tu ne sais même pas où tu vas. Tu restes dans le trou ? Tu montes au ciel ? Tu descends en enfer ? Tu reviens transformé en lapin ? Personne ne sait. Personne.

MAMADOU

Ça c’est rudement vrai, mon potte.

Dis, Mohammed, tu me gardes mais affaires ? Je vais chercher de quoi fumer.

(Mamadou sort, Lynda reste seule avec Mohammed, des voyageurs vont assister à la scène qui va suivre, dans l’indifférence totale.)


Par Lilianof - Publié dans : PLACE AU THEATRE - Communauté : auteurs dramatiques chrétiens
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