Mardi 24 juin 2008

Quatrième tableau

Le cap Fonal, près de Kertch. Une plage, un gros rocher.

Scène unique

NATALIA - DIMITRI

DIMITRI

Installons-nous au pied de ce rocher, il nous fera de l'ombre et nous protègera du vent.

NATALIA

Oui, mon cher Dimitri, ce morceau de plage me paraît très agréable. Mais enfin, était-il vraiment nécessaire de nous lever si tôt pour aller regarder la mer ? Je serais bien restée encore une heure ou deux dans mon lit.

DIMITRI

Il faut savoir se lever tôt pour profiter des menus plaisirs de la vie, ma chère Natalia. A cette heure-ci l'air est plus doux, la mer est plus belle. Nous avons tout notre temps pour l'admirer, pour l'écouter. Alors que les paresseux sont toujours couchés, nous profitons de la vie, et cette belle plage s'offre à nous.

NATALIA

C'est vrai, la belle nature s'apprécie mieux dans la solitude.

DIMITRI

Et je voulais surtout te faire découvrir cet endroit : C'est ma plage. Personne n'y vient de si bon matin. Ici nous pourrons nous aimer en paix, sans être importunés par quiconque.

NATALIA

Et si nous allions nager ?

DIMITRI

Excellente idée. Tu as le choix, je t'offre à ta droite la mer Noire, à ta gauche la mer d'Azov.

NATALIA

Je choisis la mer Noire, et si nous sommes courageux, nous nagerons jusqu'à Istanbul.

DIMITRI

Allons-y. Le dernier qui aura la tête sous l'eau est un russe blanc.

NATALIA

Je parie que je nage plus loin que toi.

(On entend un bruit de moteur.)

DIMITRI

Qu'est-ce que c'est ?

NATALIA

Deux voitures.

DIMITRI

J'espère qu'elles vont s'éloigner.

NATALIA

Non. Ils s'arrêtent ici, derrière le rocher.

DIMITRI

Ah les vandales ! Les sacrilèges ! Ma plage ! Ils vont laisser des traces de pneus.

NATALIA

Ne t'occupe pas d'eux. La plage est à tout le monde. Allons nager.

DIMITRI

Non, arrête ! C'est l'armée. Il vaudrait mieux ne pas qu'ils nous voient.

NATALIA

Mais qu'est-ce qu'ils viennent faire ici ?

DIMITRI

Ils veulent se baigner, comme nous. Mais pourquoi justement sur ma plage. Les fâcheux porte-glaive !

NATALIA

Ce n'est pas de la petite soldatesque. Celui-ci a cinq bandes jaunes.

DIMITRI

C'est un colonel.

NATALIA

Ils sortent un cinquième larrons.

DIMITRI

Celui-ci m'a l'air mal en point.

NATALIA

Ils l'emmènent à la mer.

DIMITRI

Ils lui offrent une séance de thalassothérapie.

NATALIA

Regarde ! Il a des brûlures sur tout le corps.

DIMITRI

Ces marques sont récentes. Cet homme a été torturé.

NATALIA

Que font-ils à présent ? Ils l'emmènent en pleine eau.

DIMITRI

Tout cela est bien étrange. Surtout ne nous montrons pas.

NATALIA

Mais qu'est-ce qu'ils font ?

DIMITRI

Ils sont en train de le noyer.

NATALIA

Nous sommes témoins d'un assassinat.

DIMITRI

Un crime d'état.

NATALIA

Il faut lui venir en aide.

DIMITRI

Comment ?

NATALIA

Allons à son secours ?

DIMITRI

Es-tu folle ? Espères-tu les mette en fuite en poussant ton cri de guerre.

NATALIA

Ramassons des pierres. Une dans chaque main. Ils sont quatre et nous sommes deux. Moi je me réserve le gros galonné.

DIMITRI

Ne joue pas les héroïnes. Nous allons nous faire tuer. Restons cachés.

NATALIA

Il faut appeler la police.

DIMITRI

Ils ne nous croiront pas.

NATALIA

Je crois bien qu'il est mort. Ils le ramènent sur le rivage.

DIMITRI

Ils le traînent dans une voiture.

NATALIA

Ils s'en vont.

DIMITRI

C'est fini.

(Bruit de moteur, les voitures s'éloignent.)

NATALIA

Oh ! Dimitri ! C'est horrible. Je ne pourrais plus jamais revenir sur cette plage.

DIMITRI

Moi non plus, Natalia, moi non plus.

NATALIA

Nous avons assisté à ce spectacle cruel et nous n'avons rien fait pour l'empêcher. Je me sens coupable.

DIMITRI

Moi aussi. Mais qu'aurions nous pu faire ? Et puis, ces militaires avaient certainement de bonnes raisons. Qui sait si ce jeune homme n'était pas un ennemi de la République ? Un espion ou un traître ?

NATALIA

Ou un chrétien ?

RIDEAU



EPILOGIE

LE RECITANT

Le 17 juillet, Ioana et Vassili Moïsséiev reçurent ce télégramme de l’unité militaire 61968 T :

« Votre fils Ivan Vassilievitch Moïsséiev est mort tragiquement. Avisez - nous de votre arrivée. »

Les autorités militaires leurs remirent un certificat de décès mentionnant sa cause officielle : « Asphyxie mécanique par noyade ».

Semione, son propre frère était du nombre de ceux qui ont voulu faire passer le martyre de Vania pour une calomnie honteuse. Andreï Andreïevitch Pétrov et Michaïl Andreïevitch Kolechnitchenko furent condamnés le 31 janvier 1973 pour avoir diffusé de « fausses nouvelles » au sujet de la mort de leur camarade. Mais la vérité ne pouvait rester cachée. A Berlin - Ouest, des centaines de jeunes ont manifesté dans les rues, portant sur leurs dossards et leurs banderoles la photo du soldat Moïsséiev, torturé et assassiné par le régime soviétique à cause de sa foi.

 

« Grâce à la foi, ils ont conquis des royaumes, exercé la justice, obtenu la réalisation de promesses, fermé la gueule des lions. Ils ont éteint des feux violents, échappé au tranchant de l’épée. Ils ont été remplis de force alors qu’ils étaient faibles. Ils se sont montrés vaillants dans les batailles, ils ont mis en fuite des armées ennemies ; des femmes ont vu leurs morts ressusciter pour leur être rendus. D’autres, en revanche, ont été torturés ; ils ont refusé d’être délivrés, afin d’obtenir ce qui est meilleur : la résurrection. D’autres encore ont enduré les moqueries, le fouet, ainsi que les chaînes et la prison. Certains ont été tués à coups de pierres, d’autres ont été torturés, sciés en deux ou mis à mort par l’épée. D’autres ont mené une vie errante, vêtus de peaux de moutons ou de chèvres, dénués de tout, persécutés et maltraités, eux dont le monde n’était pas digne. Ils ont erré dans les déserts et sur les montagnes, vivant dans les cavernes et les antres de la terre. Dieu a approuvé tous ces gens à cause de leur foi, et pourtant, aucun d’eux n’a reçu ce qu’il leur avait promis. C’est que Dieu avait prévu quelque chose de meilleur pour nous : ils ne devaient donc pas parvenir sans nous à la perfection. »

 

 

 

Hébreux 11.33/40

Par Lilianof - Publié dans : PLACE AU THEATRE - Communauté : auteurs dramatiques chrétiens
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Lundi 23 juin 2008

470

470,

C'est le nombre de pages vues dans la journée du 19 juin, record à battre.

Merci pour votre fidélité.
Par Lilianof
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Dimanche 22 juin 2008

Troisème tableau

L’hôpital militaire de Simferopol. Une salle commune. Les soldats font les cent pas, tous inquiets.

Scène première

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL

BORIS

Alors ?

ANTON

Rien !

IGOR

Toujours rien !

PAVEL

Jamais rien ! On ne sait jamais rien ! Beaucoup d’agitation, beaucoup d’allées et venues. On voit passer toutes sortes de monde : Des docteurs, des infirmières des chirurgiens, des officiers.

BORIS

Personne n’est au courant de rien.

IGOR

Ils ne veulent rien nous dire.

PAVEL

Dans quel état est-il ?

ANTON

Est-ce qu’il va mourir ?

PAVEL

Toutes ces questions sans réponses ! C’est tout de même intolérable.

BORIS

Il est peut-être déjà mort.

PAVEL

Notre pauvre Vania !

ANTON

Pauvre camarade !

IGOR

Nous l’avons tant raillé !

PAVEL

Comme il va nous manquer, à présent.

BORIS

Vous parlez de lui comme s’il était déjà mort.

ANTON

Nous l’aimions.

PAVEL

Il aura fallu cet accident pour que nous en prenions conscience.

IGOR

Comment ne pas l’aimer. Il aurait même sacrifié sa vie pour nous.

BORIS

J’ai bien peur qu’il l’ait sacrifiée pour rien.

(Entre Sergueï)

Scène II

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - SERGUEÏ

SERGUEÏ

Mes amis, mes camarades, vous êtes tous ici.

PAVEL

Sergueï Ivanovitch. Ils vous ont autorisé ?

SERGUEÏ

En pareille circonstance, même les plus endurcis ont été pris de pitié. Je ne reverrais peut-être plus mon meilleur ami. Il me l’avait bien dit : Je vais bientôt mourir.

IGOR

Oui, je m’en souviens. Mais il a précisé : « Je mourrai ici, à Kertch ». Or ici, nous sommes à Simferopol. Ce n’est donc pas encore l’heure.

ANTON

Que le Dieu de Vania t’entende !

IGOR

Le Dieu de Vania est aussi celui de Sergueï.

SERGUEÏ

Avez-vous d’autres nouvelles. Je sais seulement qu’il est dans un état grave.

PAVEL

Nous n’avons aucune information. Les simples soldats sont toujours les derniers informés. Tout ce que nous savons, c’est qu’il a eu un accident de voiture.

BORIS

C’est le moment de prier ton Dieu.

SERGUEÏ

Je ne vous ai pas attendu pour commencer. Et vous-même ? Pourquoi ne pas prier aussi ? Ce serait le moment de le connaître dans tout son amour.

ANTON

Nous ! Non ! C’est impossible ! Nous ne sommes pas de son équipe.

BORIS

Dieu n’exauce pas les pécheurs. C’est bien connu.

(Entre Velokian).

Scène III

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - SERGUEÏ - VELOKIAN

SERGUEÏ

Sergent Velokian, nous sommes tous remplis d’incertitude et d’angoisse. Vous a-t-on permis de vous rendre au chevet de Vania.

VELOKIAN

Hélas non, camarades. Les visites lui sont interdites. Son état s’est encore aggravé.

IGOR

Avez-vous pu rencontrer un médecin ?

VELOKIAN

Oui, même deux, mais leurs explications sont confuses et contradictoires.

IGOR

Quelles ont été les circonstances de l’accident ? Là aussi nos renseignements sont approximatifs.

VELOKIAN

Vania était en mission près de Cholonsk, dans la région d’Odessa, et de là-bas, il devait conduire un véhicule à Zatichié. En route, il tomba en panne. C’est un cardan qu’il fallait démonter. La camionnette chargée pesait plus de six tonnes. Vania l’a soulevée au cric et s’est glissé sous l’engin. Le terrain était pentu, le frein a lâché, le cric a basculé et la voiture est tombée sur notre infortuné camarade ? Heureusement pour lui, deux soldats qui l’accompagnaient ont donné l’alarme. On l’a d’abord conduit à l’hôpital de Zatichié où aucun médecin n’était disponible, alors on l’a transféré d’urgence ici, à l’hôpital militaire de Simferopol.

ANTON

Il survivra, n’est-ce pas Sergent ? Il survivra.

VELOKIAN

Je l’espère bien, je l’espère.

PAVEL

Il survivra. Il est chrétien. Dieu ne va pas le laisser tomber.

IGOR

Dieu est son ami. On n’abandonne pas son ami aux portes de la mort. Ou bien c’est un faux ami.

BORIS

Il n’y a pas de Dieu.

VELOKIAN

Depuis ce fameux épisode de la permission volante, j’ai commencé à croire à ses théories. Mais aujourd’hui ! Pourquoi son Dieu a-t-il laissé faire cela ? Ma foi incertaine a laissé place au doute, le doute à l’angoisse, et l’angoisse au reniement.

(Entre le docteur Rastanov).

Scène IV

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - SERGUEÏ - VELOKIAN - RASTANOV

VELOKIAN

Docteur, vous venez de voir Ivan Moïsséiev, avez-vous enfin des nouvelles apaisantes.

RASTANOV

Hélas non, camarade. Sa blessure est très grave et sa fièvre avoisine quarante-deux degrés. Nous allons néanmoins essayer de l’opérer. S’il échappe à la mort, il sera lourdement handicapé jusqu’à la fin de ses jours. L’opération sera extrêmement compliquée, il faudra lui amputer le bras, l’épaule et un demi poumon. A vingt ans, il vaudrait mieux mourir que vivre ainsi amoindri.

PAVEL

Notre pauvre Vania !

RASTANOV

Je vais retourner auprès de lui, son état nécessite une surveillance intensive.

(Sort Rastanov, entre Malcine.)

Scène V

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - SERGUEÏ - VELOKIAN - MALCINE

VELOKIAN

A vos rangs, fixe.

MALCINE

Repos, repos. Quelles sont les nouvelles de Moïsséiev ?

VELOKIAN

Mauvaises, mon colonel très mauvaises.

PAVEL

S'il ne meurt pas, il sera amputé.

MALCINE

C'est regrettable. Très regrettable. Que voulez-vous ? Nous sommes des soldats, des hommes de guerre, habitués à la vue du sang et de la mort. Bien sûr, il aurait mieux valu que le soldat Moïsséiev tombe sous les balles ennemies plutôt que sous un camion soviétique. Sa mort aurait été plus utile et plus glorieuse. Que voulez-vous, c'est la vie. On ne choisit pas sa destinée. Par ailleurs, Moïsséiev n'était pas un très bon soldat. Gentil garçon, certes, mais il nous posait de gros problème. Il ne nous en posera plus. Il ne souillera plus vos esprits de ses idées contre-révolutionnaires que vous buvez sans discernement. Il ne nous troublera plus.

ANTON

Mon colonel, nous ne sommes que de simples soldats, nous vous devons l'obéissance et le respect, mais nous sommes indignés. Notre camarade Ivan, malgré ses idées, certes indignes d'un citoyen soviétique était un cher ami avec lequel nous avons partagé des joies et des souffrances, c'est un camarade que nous n'oublierons jamais. N'est-il donc qu'un pion soufflé sur votre échiquier.

MALCINE

Soldat, votre insolence pourrait vous conduire au conseil de discipline. N'oubliez pas que je suis commandant de votre unité. N'oubliez pas non plus que vous n'êtes que de la chair à canon. C'est vrai, vous n'êtes que des pions, de tout petits pions, si vous bougez, c'est d'une seule case à la fois, droit devant vous, sans réfléchir, sans questionner. Si l'on vous porte d'une case à l'autre, ce n'est ni pour votre plaisir ni pour votre gloire, c'est pour celle de votre pays, c'est pour celle de la nation soviétique. Si vous quittez le jeu, si l'ennemi vous prend, si l'ennemi vous tue, ce peut être un bien si la victoire en dépend. Sachez aussi qu'un tout petit pion peut même mat votre adversaire. Alors, tachez d'être ce pion-là. Quant à votre camarade Ivan Vassilievitch Moïsséiev, je le répète, j'aurais préféré qu'il meure sous le feu de l'ennemi, sa mort aurait servi l'Union. Il aurait gagné une décoration à titre posthume. Aujourd'hui, sa mort ne sert en rien la nation. C'est un matricule qu'un effacera de nos registres. C'est ainsi. Camarade Bougaïev, vous qui partagez ses opinions perverses, avez-vous quelque chose à ajouter.

SERGUEÏ

Oui mon colonel. La mort de notre cher frère Ivan ne servira pas l'Union des Républiques Soviétiques Socialistes, mais quelle que soit l'issue de ce drame, sa mort ou sa survie serviront et glorifieront le royaume du Dieu éternel.

MALCINE

De votre part, je m'attendais à une réponse aussi stupide : Le royaume de Dieu ! Sachez, jeune homme, que nous avons conquis, soumis et colonisé ce royaume depuis longtemps. Je suis un homme de guerre, et durant la guerre, la vie humaine n'a plus aucune valeur. Moïsséiev vous a parlé d'un Dieu tout puissant, qui le rend vainqueur dans tous les combats. Où est ce Dieu de victoire, maintenant ? Où est-il ? Ce dieu qui a abandonné son propre fils sur la croix abandonne aujourd'hui même son fidèle esclave sur son lit d'hôpital. Qu'il est vain et insensé de croire en un tel Dieu. Qu'il est stupide de fonder son espérance sur les chimères de la religion. Moïsséiev aurait tout gagné en reniant ses croyances. Il se serait épargné bien des tourments et il serait mort avec les honneurs, et non comme un renégat. Car il vous a bien menés, l'animal, il vous a parlé de miracles, comme on raconte aux enfants des histoires de princes changés en grenouilles, et vous avez cru ces paroles séductrices. Où est-il à présent votre Dieu des miracles ? Ce serait le moment de nous prouver qui il est. Il ne se montre pas, il n'agit pas. Où est ce Dieu qui entend vos prières ? Car vous avez tous prié avec une foi d'enfant qu'Il vous rendre votre Vania. Où est-il ? Que fait-il ? Il ne répond pas. Il n'intervient pas. Il se cache au fin fond de la voie lactée. Il manifeste ainsi son impuissance. J'espère que cette expérience ramènera vos esprits à la réalité. Il n'y a pas de Dieu. Dieu est mort, les hommes l'ont tué. Lénine et tous les vaillants héros de notre pays ont triomphé de lui. Ils ont libéré l'humanité entière de cet ignoble tyran qui maintenait le monde sous une loi injuste. Quant au soldat Moïsséiev, il a misé sur le mauvais cheval, et il a perdu. Vous ne le reverrez plus jamais.

 

(Vania entre, habillé, en pleine forme.)

Scène VI

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - SERGUEÏ - VELOKIAN - MALCINE - VANIA

VANIA

Salut la compagnie !

IGOR

Vania !

BORIS

Nous ne comprenons pas !

VANIA

Vous êtes tous venus de Kertch pour prendre de mes nouvelles, merci, mes bons amis.

PAVEL

Vania ! Quel est ce prodige ?

VANIA

Toi aussi, mon cher Sergueï, tu es venu jusqu’ici.

SERGUEÏ

Oh ! Vania ! Quel bonheur !

VELOKIAN

On te croyait déjà mort.

VANIA

Vous aussi, mon colonel ? Merci de votre visite, j’en suis touché.

MALCINE

Pas de quoi, mon garçon, pas de quoi.

PAVEL

Le colonel, justement, nous a dit à ton attention une oraison funèbre des plus pathétiques.

IGOR

Pourriez-vous la redire, mon colonel ? Ou bien était-ce le fruit d’une inspiration spontanée.

MALCINE

Hum… Hum… Je suis ravi de voir que vous vous portez mieux, Moïsséiev.

(Entre Rastanov)

scène VII

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - SERGUEÏ - VELOKIAN - MALCINE - VANIA - RASTANOV

RASTANOV

Le soldat Moïsséiev n'est pas encore sorti ? Il y a des papiers à signer.

MALCINE

Docteur Rastanov, qu'est-ce que cela signifie ?

RASTANOV

Je suis autant surpris que vous, colonel.

MALCINE

Nous le croyions à moitié mort, et le voilà qui saute en l'air comme un kangourou.

RASTANOV

Il y a une demi heure, cet homme était à l'agonie, avec les os pulvérisé et les poumons transpercés. Et le voici maintenant complètement valide. Je n'ai aucune explication à fournir, colonel.

MALCINE

Mais moi je suis sûr que Moïsséiev en a une.

VANIA

En effet, mon colonel. C'est très simple. Il suffit d'un peu de foi. J'avais une fièvre intense, je sentais la mort s'approcher de moi, je respirais de plus en plus mal, mon bras et ma poitrine me faisaient terriblement souffrir malgré les injections de morphine, et pourtant, je ressentais une paix infinie. Alors que mon corps se vidait de toute sa vie, j'ai perdu connaissance. C'est alors, dans cette inconscience qui précède la mort que l'ange est entré dans ma chambre. Ce même ange au corps de cristal qui m'avait visité à Kertch...

MALCINE

Il n'est pas guéri. Il délire encore.

VANIA

Cet ange donc, s'assit à mon chevet. Sans dire un mot, il posa sa main sur mon front. Je me suis alors éveillé, j'ai senti la fièvre s'évanouir, et j'ai ressenti un intense bien être. Il a ensuite touché mon bras et mon épaule broyée. J'ai entendu comme un bruissement sec : les os se recollaient. La douleur a laissé place à une chaleur agréable. Puis l'ange a disparu, aussi silencieux qu'il était apparu. C'est alors que le docteur Rastanov est entré, avec son thermomètre. « Vous pouvez remporter tout cela, » - lui ai-je dit - « Je n'en ai plus besoin. Je suis guéri. »

RASTANOV

J'ai d'abord cru que la fièvre avait endommagé ses neurones. C'est fréquent dans un tel cas. Il me dit : « Pour vous donner une preuve de ma guérison, je vais prendre ma température. - Prenez aussi vos médicaments, ils vous soulageront. - Vos médicaments ne me soulageront plus. J'ai compris que mon état était trop grave pour que vous puissiez m'en délivrer, alors, j'ai tourné les yeux vers Adonaï Raphé : L'Eternel guérissant. » Il me rendit le thermomètre : Trente-sept degrés. J'étais stupéfait.

MALCINE

Mais enfin ! Il existe bien une raison médicale !

RASTANOV

Aucune raison. L'opération que nous envisagions n'avait en fait aucune chance de réussir. Mais en la pratiquant, nous aurions soulagé notre conscience de chirurgien. Cet homme devait mourir. Il est vivant, et en pleine santé.

MALCINE

J'espère que vous ne croyez pas à un miracle.

RASTANOV

Je n'y croyais pas, mais maintenant j'y crois. C'est Dieu qui a guéri ce patient et j'ai décidé de Le suivre.

PAVEL

Moi aussi. Vania nous a habitué aux miracles, celui-ci surpasse tous les autres.

MALCINE

Ce n'est pas vrai ! Vos yeux sont-ils aveugles, votre coeur abusé, votre cervelle embrumée ?

ANTON

Ne vous déplaise, mon colonel. Moi aussi, je veux devenir comme Vania : l'ami intime de Dieu.

IGOR

Et moi aussi, j'en suis désolé pour Lénine

MALCINE

Et vous, sergent Velokian. Vous n'allez pas adhérer à toute cette folie, vous, un sous-officier de l'armée soviétique. Je vous ai signé un avis favorable pour le grade de sergent-chef, vous ne commettrez pas une erreur de jugement aussi grossière.

VELOKIAN

Non, mon colonel. Bien sûr que non. Je ne crois pas de telles sottises. La science explique tout, même l'inexplicable. Le hasard est entre les mains de la science. Dans peu de temps, elle nous aura éclairé sur la guérison spontanée d'Ivan Moïsséiev.

MALCINE

Très bien, sergent, excellente réponse. Vous serez bientôt sergent-major. Faites confiance à votre directeur et néanmoins ami, le colonel le colonel Malcine. Et j'espère que vous convaincrez rapidement vos subalternes de revenir à la raison.

IGOR

C'est incroyable ! Quel homme êtes vous, sergent ? Un coureur de galons ? Un lâche ? Un traître ? Un Judas ? Où avez-vous donc enterré votre promesse ?

MALCINE

Promesse ? Ai-je fait une promesse ?

ANTON

Vous avez promis à Dieu que s'il vous faisait accorder une permission, vous vous convertiriez. Nous en sommes témoins.

MALCINE

Qu'est-ce encore que cette affaire-là, Velokian ?

VELOKIAN

Mais, c'est ridicule. J'ai dit cela sans réfléchir, dans le feu de l'enthousiasme. On ne retourne pas sa vareuse pour une permission.

IGOR

Attendez-vous à passer les prochaines nuits d'hiver dehors et légèrement vêtu. C'est que les chrétiens sont supérieurs en nombre, à présent.

VANIA

Voyons, Igor Stephanovith, on ne rend pas le mal pour le mal.

VELOKIAN

J'ai assez résisté à la vérité, n'en déplaise à mon colonel. Quand j'avais dix-huit ans, je clamais bien haut que je ne voulais pas de sauterelle dans mes jambes, et pourtant, j'en brûlais d'envie. Mais je craignais de tomber amoureux, que la fille me dise « niet » et que j'en sois malheureux. Alors, je me suis caché derrière un bouclier de misogynie. Aujourd'hui je suis marié, j'ai un petit garçon, mais je n'ai pas changé : J'ai besoin d'un bouclier : celui de l'incrédulité. Dieu n'existe pas, tout s'explique par la science, popes et rabbins sont des voleurs, les chrétiens sont tous des hypocrites. En réalité, je redoutais de devenir un jour chrétien et de devoir changer mes habitudes. Mais à cet instant même, je jette à terre ce bouclier. Je ne crains plus les flèches du Christ : j'ai choisi de rejoindre son camp et de servir dans son armée.

MALCINE

Et moi je vous promets un grand avenir dans celle que vous êtes censé servir, caporal Velokian.

SERGUEÏ

Mes amis, mes frères, nous devons nous réjouir, il y a de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se détourne.

MALCINE

Et vous, caporal qui ne dites rien. Avez-vous choisi, vous aussi, de trahir la grande Russie ?

BORIS

Hors de question, mon colonel. Je sers la patrie, Lénine est mon maître. Il n'y a pas de Dieu.

MALCINE

Très bien répondu. Vous autres retournez immédiatement à Kertch. Je vous promets un rapport virulent à l'état major.

(Tous se dirigent vers la sortie.)

Pas vous, caporal. Nous avons à parler.

Scène VIII

MALCINE - BORIS

MALCINE

Rappelez-moi votre prénom, caporal.

BORIS

Boris.

MALCINE

Eh bien ! Boris, que pensez vous du camarade Moïsséiev.

BORIS

Mon colonel, le camarade Moïsséiev est un dangereux agitateur, un extrémiste, un manipulateur, et je dirais même, un sorcier. Au Moyen-âge, on aurait brûlé un tel homme.

MALCINE

Je suis bien de votre avis. Mais nous ne sommes plus au Moyen-âge. On ne brûle plus les hérétiques. Nous avons des moyens plus civilisés.

BORIS

L'inquisition bolcheviste ne s'est pas révélée efficace contre lui. Parfois il m'est arrivé de douter. Cet individu m'aurait presque fait croire qu'il y a un dieu.

MALCINE

Cela ne peut plus durer. Il ne cesse de nous défier. Il nous nargue à plaisir. Il défie l'autorité soviétique et l'autorité militaire. Il ne craint pas la douleur ni la mort. Il fait le mur, soi disant conduit par un ange, et personne pour l'empêcher de sortir !

BORIS

Si seulement la Révolution disposait d'hommes de sa taille !

MALCINE

Il a été capable, par je ne sais quelle télépathie, de forcer les décisions de notre général. Vous imaginez les risques qu'il nous ferait prendre en cas de conflit.

BORIS

C'est effrayant.

MALCINE

Enfin, le plus intolérable s'est produit aujourd'hui même. Le voilà immortel ! Après nous avoir prêché son bon Dieu, il va se prendre pour Dieu lui-même !

BORIS

Ça ne peut pas continuer ainsi.

MALCINE

Sans parler de l'influence de ce prétendu miracle sur les troupes. Vous les avez entendus aussi bien que moi. Les voilà tous devenus dévots.

BORIS

En effet, mon colonel, c'est inacceptable. Vous devriez envoyer sans attendre adresser votre rapport au général Garolavski. Dans cette démarche, je suis prêt à témoigner de la conduite inqualifiable de ce traître.

MALCINE

Merci, Boris. Mais je me suis précipité, sur le coup de la colère, quand j'ai parlé de rapport virulent. Ce n'est pas une bonne solution.

BORIS

Mais pourquoi ? Elle me paraissait excellente.

MALCINE

J'en ai une meilleure. Non, crois-moi, mon petit, mettre l'état major au parfum, cela équivaudrait à aller acheter la corde pour me pendre. Garolavski n'a toujours pas digéré la permission à Velokian. Il m'a dans le nez jusqu'au fin fond des sinus. Si je lui apprends que mon unité est devenue une succursale du Vatican et que je n'ai pas été capable de l'empêcher, il va me faire muter au Kamtchatka, avec promotion au grade d'adjudant-chef, à moins qu'il ne me fasse fusiller.

BORIS

Et quelle est votre meilleure solution ?

MALCINE

Nous allons neutraliser ce monstre qui nous menace par nos propres moyens, sans aide extérieure. Une caserne est entourée de hauts murs, isolée du monde, s'il s'y produisait un accident, mortel celui-ci, nous pourrions facilement expliquer les faits et circonstances selon nos désirs.

BORIS

Enfin, de l'action.

MALCINE

J'ai donné à Moïsséiev un ultimatum. Je lui ai donné jusqu'au quinze juillet pour se rétracter. Il ne se rétractera pas. Nous sommes le six juillet. Ayons un peu de patience et dans quelques jours, nous lui réglerons sa facture.

BORIS

Voilà un projet qui me convient.

MALCINE

Pour cela, j'aurais besoin de deux ou trois hommes comme vous. Des hommes, pas des mauviettes. Des hommes dévoués à la cause de la Révolution et que la vue du sang n'effraie pas.

BORIS

Mon colonel, je suis votre soldat, j'attends vos ordres.

MALCINE

Je le savais, Boris. Je compte sur vous. Le seize juillet, Ivan Moïsséiev sera communiste ou il sera mort.

RIDEAU

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Vendredi 20 juin 2008

Scène IV

BORIS - ANTON - IGOR - PAVEL - VANIA - PLATONOV

PLATONOV

Dites-moi : Comment s'est déroulé votre cours d'instruction politique ?

IGOR

Plutôt tranquille.

PLATONOV

Tranquille ?

BORIS

Votre commandant ne s'est pas pointé.

PLATONOV

Alors qu'avez-vous fait ?

ANTON

Nous nous sommes instruits tous seuls.

PAVEL

Nous avons parlé de religion.

PLATONOV

J'espère que ce prophète de malheur ne vous a pas influencé.

PAVEL

Tout ce qu'il nous a dit s'est réalisé. C'est peut-être un vrai prophète.

BORIS

Il voyage dans l'espace avec des anges.

IGOR

Il entend la voix de Dieu lui parler.

PAVEL

Il aurait dû être mort de froid. Et il tient une forme athlétique.

IGOR

J'aimerais bien connaître son secret.

ANTON

En tout cas, jamais plus je ne moquerai de sa foi.

PLATONOV

Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Vous avez encore fait du beau travail, Moïsséiev !

PAVEL

Ce n'est pas sa faute. C'est nous qui l'avons provoqué.

PLATONOV

Nous reparlerons de tout cela plus tard. En attendant, allez travailler. Quant à vous, Moïsséiev, attendez-vous encore à bivouaquer quelques nuits sans bivouac.

VANIA

Nous sommes au printemps, ça ne me dérange pas.

PLATONOV

Oui, bon, ça va !

(Les soldats sortent, reste Platonov.)

Scène V

PLATONOV - MALCINE

PLATONOV

On nous envoie ces gars-là pour en faire des héros ! Nous sommes censés les éduquer, les rééduquer, et leur inculquer la pensée de Lénine, et les voilà embarqués dans de puériles histoires de miracles et de prophéties ! Il va être fier de nous, le général. Et moi je vais pouvoir dire adieu à mon quatrième galon. A moins que ce Moïsséiev m'en fasse un beau, de miracle.

(Entre Malcine.)

MALCINE

Capitaine Platonov ! Je viens d'entendre le général Garolavski au téléphone. Il est furieux. Qu'est-ce encore que cette affaire de permission au sergent Velokian ?

PLATONOV

Mais mon colonel ! Je n'ai fait qu'obéir à son ordre.

MALCINE

Et vous ne trouvez pas cela curieux ?

PLATONOV

Que Velokian ait des amis à l'état major ? Évidemment, cela me surprend. D'autant plus que lui-même n'avait pas l'air de le savoir.

MALCINE

Le général n'a jamais donné cet ordre. Et il n'apprécie pas du tout qu'on se serve de son nom à son insu. Allez me chercher Velokian. Sa permission est suspendue.

PLATONOV

Il est déjà loin.

MALCINE

Vous pouvez dire adieu à votre quatrième gallon, c'est moi qui vous le dis, à moins d'un miracle. A ce propos, allez me chercher Moïsséiev.

PLATONOV

A vos ordres, mon colonel.

(Sort Platonov.)

Scène VI

MALCINE

C'est encore un coup de ce Moïsséiev ! Qu'a-t-il encore inventé ce bougre-là ? J'aimerais être en aussi bon terme avec Brejniev que lui avec son bon Dieu. Il a encore fait une incantation, et son Dieu est allé dire deux mots au général qui s'est subitement pris pour Jeanne d'Arc, et s'est aussi subitement ressaisi. Nous voilà propres ! Qu'est-ce que je vais lui dire, moi, à Garolavski ? Platonov va être promu sous-lieutenant et moi capitaine. Ça ne peut plus durer. Il va falloir sévir. Ah ! Voilà notre saint auréolé.

 (Entrent Platonov et Vania.)

scène VII

MALCINE - PLATONOV - VANIA

MALCINE

Soldat Moïsséiev ! Vous êtes la honte de ce régiment ! Vous êtes la honte de l'armée Rouge ! Vous êtes la honte de l'Union Soviétique !

VANIA

Mon colonel, en quoi ai-je manqué à mon devoir de soldat ?

MALCINE

Pas d'insolence ! Et parlez-moi de la permission de Velokian. Vous êtes dans le coup, bien entendu.

VANIA

Mais mon colonel, je n'ai été complice en quoi que ce soit dans cette affaire.

MALCINE

N'essayez pas de me faire retomber la faute sur le diable ou le bon Dieu.

VANIA

Je n'ai guère d'autre explication. Le sergent Velokian m'a dit comme ça : « Si ton Dieu est aussi puissant que tu l'affirmes, peut-il me faire accorder une permission ? » J'ai d'abord posé la question à mon Père.

MALCINE

Parce que votre famille est dans la combine ?

PLATONOV

Son Père céleste.

MALCINE

Bien. Continuez.

VANIA

Les réponses du Père céleste sont souvent plus rapides que les circulaires de l'état-major. J'ai donc répondu par l'affirmative. A peine avais-je fini de parler que le capitaine Platonov avait reçu un appel d'Odessa. Et le sergent partait en permission.

MALCINE

Qui a appelé d'Odessa ?

PLATONOV

Le général Garolavski.

MALCINE

Ne me prenez pas pour un idiot, Platonov. Le général ne vous a jamais appelé, encore moins pour offrir sur un plateau une permission à cet imbécile. Je répète ma question : Qui vous a appelé ?

PLATONOV

Je ne sais pas.

MALCINE

C'est un canular de bidasse !

PLATONOV

Je ne sais pas.

MALCINE

Et vous avez couru comme un bleu !

PLATONOV

Je ne sais pas.

MALCINE

Vous n'êtes pas loin de la cour martiale.

PLATONOV

Je suis confus.

MALCINE

A moins que ce ne soit signé Céleste. Le père de Moïsséiev.

PLATONOV

Je ne sais pas.

MALCINE

Eh bien ! Répondez, Moïsséiev ! C'est à vous que je m'adresse.

VANIA

Sauf le respect que je vous dois, mon Colonel, cela me paraît possible.

MALCINE

Cela vous paraît possible ! Tout est possible à celui qui croit ![1] C'est ce que vous dites tous les jours. Dieu vous parle ! Dieu parle à Platonov, en contrefaisant le ton du général. Votre Dieu est un drôle de farceur.

VANIA

Mon colonel, quand vous entendrez sa voix, n'endurcissez pas votre coeur.

MALCINE

Arrêtez, Moïsséiev ! Je suis las de vous entendre prêcher. Nous savons ce que vous faites lorsqu'on vous donne quartier libre. Au lieu de vous remplir de Vodka avec vos camarades, ou de vous donner du bon temps avec les filles, vous allez rejoindre en ville une église souterraine : une communauté non enregistrée, et vous y chantez des cantiques, vous y lisez l'Ancien et le Nouveau Testament, vous y priez, vous y louez, vous y prêchez.

VANIA

J'y prends beaucoup plus de plaisir que pourraient m'en donner les filles et la vodka, mon Colonel.

MALCINE

Eh bien ! Ce plaisir vous est interdit. Et nous y veillerons. Nous ne tolèrerons aucun écart. J'ai par ailleurs appris des choses très graves : Vous prêchez à des gens qui viennent dans votre secte par goût du risque ou par curiosité, et vous en avez persuadés un certain nombre d'abandonner le communisme pour devenir chrétiens.

VANIA

« Proclame la Parole, insiste, que l'occasion soit favorable ou non, convaincs, réprimande, encourage par ton enseignement, avec une patience inlassable. »[2] C'est ce que dit Paul de Tarse, mon maître en la matière. Il dit aussi : « Malheur à moi si je n'annonce pas la Bonne Nouvelle ! »[3]

MALCINE

Malheur à toi si tu en fais de nouvelles !

PLATONOV

Il paraît qu'il voyage dans le cosmos à dos d'ange, sans scaphandre.

MALCINE

Sornettes, balivernes, calembredaines et billevesées ! Écoutez-moi bien, Moïsseiev ! Nous ne pouvons plus tolérer vos écarts. Maintenant nous allons sévir. Notre principal souci, c'est que nous avons usé envers vous de toutes les stratégies possibles. Nous avons d'abord chargé vos camarades de chambrée de vous rééduquer, à coup de poings si nécessaire. Non seulement ils ont manqué leur mission, mais vous êtes plus ou moins parvenu à les endoctriner. Nous avons employé les moyens psychologiques : Nous vous avons convoqué sans répit à des entretiens et à des interrogatoire. En pure perte. Vous nous avez épuisé. Vous avez subi des châtiments corporels. Vous avez subi la pression de l'air, la pression de l'eau, la chaleur en été, le gel en hiver. Vous résistez à tout cela, mais vous n'êtes pas à l'épreuve des balles.

PLATONOV

Qui sait ! Il est indestructible.

MALCINE

Indestructible ! L'empire romain se croyait indestructible. L'empire tsariste également.

PLATONOV

Et pourtant, mon colonel. Si l'armée disposait d'hommes comme lui, résistant à toutes les souffrances morales et physiques, elle pourrait gagner bien des guerres.

MALCINE

Si tous les dissidents religieux sont comme lui, le Vatican va bientôt investir le Kremlin.

PLATONOV

Moscou, ville éternelle !

MALCINE

Approchez-vous donc, Moïsséiev, que je tâte un peu vos muscles... Vous n'avez rien de l'haltérophile.

PLATONOV

Mon colonel, n'avez-vous jamais entendu parler des martyrs de Lugdunum ?

MALCINE

Non.

PLATONOV

Parmi ces gaulois livrés aux fauves se trouvait une jeune fille si fragile ! Elle a subi tous les outrages, les pires tortures, le fouet, le fer rouge. Aucun de ces souffrances ne lui fit renier sa foi. Et quand le taureau lui a porté le coup de corne mortel, elle était encore en louange. Elle était si fragile...

MALCINE

Dommage que nous n'ayons plus ni lions ni arènes ! Voici donc ce que j'ai décidé pour vous, soldat Moïsséiev. Étant donné que nos moyens de pression sont inefficaces et que vous persistez insolemment dans vos convictions, nous allons relâcher cette pression. Plus d'interrogatoires, plus de combinaisons de caoutchouc, plus de nuits passées dans la neige en bras de chemise. En bref, nous vous accordons une trêve. Êtes-vous content ?

VANIA

Oui, mon colonel.

MALCINE

Comme vous vous en doutez, il y aura une contrepartie. Nous sommes aujourd'hui le quinze avril, dans trois mois, nous serons le quinze juillet.

VANIA

Excellent calcul.

MALCINE

Donc, jusqu'au quinze juillet, vous ne sortirez pas d'ici. Pas de quartier libre, encore moins de permission. Nous n'avons aucune envie d'entendre dire que toute la ville de Kertch a été christianisée par un élément de notre unité que nous sommes incapables de contrôler. D'autre part, je vous impose un ultimatum. Vous avez trois mois pour réfléchir. Nous nous rencontrerons une fois par semaine pour faire le point de votre réflexion. Si le quinze juillet vous n'avez pas pris la bonne décision, si vous n'avez pas rejoint le bon troupeau, celui des serviteurs de Lénine, nous servirons contre vous de la manière la plus répressive. M'avez-vous bien compris ?

VANIA

Mon colonel. Toutes les bombes et toutes les armes de l'armée soviétique ne pourront détruire ma foi.

MALCINE

J'ai dit trois mois, camarade Moïsséiev. Pas un jour de plus. Le quinze juillet, vous me donnerez votre réponse. Le seize juillet, vous serez communiste, ou vous serez mort.

[1] Marc 9.23

[2] 2 Timothée 4.2

[3] 1 Corinthiens 9.16

RIDEAU

Par Lilianof - Publié dans : PLACE AU THEATRE - Communauté : auteurs dramatiques chrétiens
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