Lundi 16 novembre 2009

Chapitre XXVII
Miroslav de Bifenbaf

Les deux courtisans se retrouvèrent seuls, tout ébaubis, leurs plans contrariés par cette nouvelle. La versatilité du temps les avait contraints à retourner dans la galerie ornée de toiles de maîtres syldures, que les hôtes désertaient peu à peu.

« Éva ne m’a pas l’air de se plaindre de sa disgrâce, » fit remarquer le marquis de Bifenbaf.

– Pas de rancœur, aucune jalousie.

– Lynda va donc posséder ce trône désiré.

– Lynda, ce petit monstre ! » vitupère Kougnonbaf en grinçant des dents.

« Lynda, cette charmante enfant ! » rétorque Bifenbaf avec un sourire béat.

« Cette peste détestable !

– Cette créature adorable !

– Cette roulure abominable !

– Cette hirondelle aux ailes gracieuses !

– Comme j’aimerais lui briser la nuque !

– Comme j’aimerais lui serrer la taille !

– Que ne puis-je la rouer de coups !

– Que ne puis-je la couvrir de baisers !

– Vous m’agacez, Marquis. Je donne libre cours à ma haine, et vous libre cours à votre amour.

– Est-ce ma faute si je suis follement épris d’elle ?

– Dans ce cas, au moins, nous ne nous battrons pas en duel pour ses beaux yeux.

– Ah ! … » soupira-t-il derechef. « Les yeux de Lynda ! …

– Je les lui crèverai, ses jolis yeux, ainsi elle ne plaira plus à personne.

– Mais enfin, Marquis, quelles raisons avez-vous de haïr à ce point notre merveilleuse Princesse ?

– Et vous, quelles raisons avez-vous d’aimer cette graine de tyran ? Moi, je la déteste parce qu’elle me persifle sans cesse. Toute petite fille, déjà, elle prenait plaisir à se moquer de moi, et dans son adolescence, elle trouve plus de joie encore à m’humilier, me taxant d’orgueil devant toute
la cour.

– Nous ne pouvons que l’approuver, notre chère Lynda, vous tenez une couche d’orgueil à briser au marteau-piqueur.

– Ce n’est pas vrai, Marquis. Ce n’est pas vrai. Je ne suis pas orgueilleux. Est-ce ma faute, après tout, si la nature m’a nanti d’une intelligence supérieure et d’un corps d’athlète ? Et vous n’avez pas répondu à ma question : Quelles raisons avez-vous d’aimer cette chipie ?

– Quelles raisons ? Mais voyons Marquis ! Avez-vous jamais rencontré en Syldurie une jeune fille aussi délicieuse ? N’a-t-elle pas le visage le plus doux, le regard le plus profond, la taille la plus fine, l’intelligence la plus vive ? Comment ne pas l’aimer ?

– Comment ne pas l’aimer ? Il me semble qu’elle vous rend mal votre amour et qu’elle vous méprise autant que moi.

– Plus elle me méprise et plus je l’aime.

– Elle ne manque pas de vous décocher de cruelles réparties. Sa langue est un poignard qui vous transperce aussi bien que moi. Et moi je la hais, pourquoi
l’aimez-vous ?

Vous devriez l’aimer aussi. Son jeune esprit est vif et son ironie redoutable. J’aime quand elle me blesse et quand elle me brise. Ah ! Lynda !... Chère princesse Lynda ! Te voilà reine à présent !

– Te voilà reine, maudite Lynda ! Et te voilà qui te dresses entre le pouvoir et moi. Ce pouvoir, je le veux, et je le prendrai. Je serai le maître absolu de ce pays, le potentat, le pantocrate. Malheur à toi si tu t’opposes à moi ! Je te ferai sentir ma force, je te briserai les dents, je t’écraserai, je te détruirai. Je m’emparerai du royaume et je la précipiterai dans un vieux cachot, ma vengeance sera impitoyable. »

Une fois de plus, Ottokar s’était laissé emporter dans sa passion et proférait ses menaces de plus en plus fort.  Quand la bonne idée de se taire lui est venue, les deux marquis entendirent derrière eux des pas retentir clairement sur le plancher. Il tourna la tête. C’est Lynda qui marchait derrière eux. Ce n’était décidément pas leur jour de chance !

« Croyez-vous qu’elle nous ait entendus ? » chuchota Miroslav.

« Si c’est le cas nous sommes perdus.

– C’est vous qui êtes perdu, cher Marquis. Moi, je n’en ai dit que du bien. »

S’efforçant de masquer leur inquiétude, les deux aristocrates tournèrent les talons pour saluer leur
nouvelle reine.

« Bonjour, mes chers Marquis, » dit-elle. « Pardonnez-moi d’interrompre dans vos discussions, qui sont certainement du plus haut intérêt. J’espère ne pas vous importuner.

– En aucune façon, » bafouilla Bifenbaf, « Votre Altesse, Votre Maj… Votre Sire…

– Je vous en prie, épargnez-moi ces titres pompeux et surannés dont on m’habille depuis ma naissance. J’aimerais qu’on m’appelle Lynda. Mais bien entendu, cette liberté ne vous dispense pas du respect qui m’est dû.

– Bien entendu, Majest… Votre Lynda.

– Parfait. Mais dites-moi, mes chers Marquis… »

Elle prononce « mes chers marquis » avec entre les lèvres cette ironie qui lui va si bien.

« De quoi parliez-vous avec tant de ferveur avant que je vous rejoigne ? »

À nouveau, Bifenbaf est prêt à tomber à terre sous l’effet de la panique.

« Mais… de tout et de rien…

– De musique… » enchaîna Kougnonbaf, « Nous débattions au sujet de… de… de Rachmaninof.

Je connais Sergueï Rachmaninof, mais pas de Lynda Rachmaninof ! Ne me prenez pas pour une idiote, messieurs. C’est moi qui suis au centre de vos débats,
n’est-ce pas ?

« Elle va nous tuer ! » murmure Kougnonbaf, regardant son comparse.

« Nous sommes morts ! » ajoute Bifenbaf tremblant.

« Alors ! J’attends votre réponse. »

Les deux marquis, terrorisés restèrent silencieux, regardant chacun la pointe de leurs souliers tant ils craignaient les regards de la jeune fille. S’estimant perdu s’il se taisait aussi bien que s’il parlait, Kougnonbaf osa quelques paroles.

« Majesté, que votre Sire… Euh… Lynda, bien entendu, nous ne pouvions parler que de vous. Vous êtes le centre de ces derniers événements. Nous parlions de votre courage et de votre force, face à l’épreuve de la perte de votre père, notre bien aimé roi Waldemar.

– Nous tenons à vous témoigner toute notre profonde sympathie et nos sincères condoléances, » enchérit Bifenbaf, à peine rassuré par la stratégie de son acolyte.

« Je vous remercie, » répondit poliment Lynda. « Il est vrai que la disparition de mon père me déchire le cœur, surtout lorsque je pense que je l’ai tant fait souffrir et que ma méchanceté a contribué à cette triste séparation.

– Mais vous avez changé, et votre père serait fier de vous s’il pouvait vous voir maintenant.

– C’est vrai. Et j’en tire une immense consolation. J’ai acquis des convictions concernant l’éternité. Dans peu de temps, cet être cher entre tous les humains me sera rendu.

– J’aimerais avoir autant de foi, » dit Miroslav, cherchant une petite phrase pour attirer son attention.

« Dans l’attente de ce jour glorieux, je veux racheter mon temps dilapidé dans l’égoïsme et continuer l’œuvre merveilleuse qu’il a commencée.

– Nous ne voulons pas être tenu à l’écart de ce projet. Nous voulons combattre avec vous la pauvreté, l’injustice et l’ignorance.

– Votre aide me sera bien utile. Je sais que vous avez déjà accepté de bonne grâce d’importants sacrifices, renoncé à bien des privilèges et des richesses liées à votre rang.

– Il ne s’agit pas de sacrifices lorsqu'ils sont acceptés dans la joie et dans l’amour de notre patrie et de notre charmante reine. »

Lynda connaissait bien le fond du cœur de ces courtisans. Elle dit en aparté, mais assez haut pour être entendue.

« Éternel, délivre-moi des lèvres fausses et des langues mensongère !

– Pardon ? » demanda Ottokar.

« Psaume cent-vingt, verset deux.

– Euh !… Oui !… Nous passerions des heures entières en votre agréable compagnie, mais je me rappelle que nous avons un rendez-vous important.

– N’en soyez pas gênés. Je dois, moi aussi rencontrer maître Wladimir. Je vous souhaite une excellente journée. »

Lynda s’éloigna. Tout en s’épongeant le front ruisselant de sueur, Miroslav la suivit du regard, ne voulant rien perdre de l’image de la jeune reine dont il était tant épris.

Quand elle fut hors de vue, Ottokar dit :

« Qu’en pensez-vous, cher Marquis ? Le climat parisien ne l’a pas arrangée.

– Une chose est certaine : Elle n’est pas dupe de nos flatteries. Ce n’est pas avec cette arme que nous la vaincrons.

– Je te lui en donnerai, moi des Psaumes cent quatre-vingts. La Syldurie sera bien lotie sous le règne de cette illuminée !

– Illuminée ! » reprit Miroslav en s’épongeant à nouveau le front. « C’est une chance pour nous. Sa nouvelle religion lui interdit certainement de nous faire écarteler.

– Quant à nous, cher Marquis, nous n’avons aucune religion, aucune foi, aucune morale, aucune règle. Ma seule règle est celle-ci : Je veux être roi. Au diable la démocratie ! Je jetterai Lynda au bas du trône de Syldurie, je m’y installerai et j’y resterai collé comme à une chaise électrique. Puis je la foulerai sous mes bottes, cette jeune reine pitoyable. Et je commencerai par annexer la Bordavie. Sur ces bonnes paroles, cher Marquis, je vous salue bien bas. »

Nos deux marquis se séparèrent. Miroslav prit instinctivement la direction dans laquelle il avait vu Lynda s’éloigner. Ottokar, matchant lentement, réfléchissait.

« Cet amoureux transi pourrait bien servir mes plans, » pensait-il, « du moins jusqu’à ce que je devienne roi. Il désire le royaume autant que moi et je lui ferai d’alléchantes promesses. Quand je serai le maître absolu, je n’aurai plus besoin de personne. Je tuerai Lynda, et puisqu’il l’aime tant, il ira la rejoindre au tombeau. »

Miroslav de Bifenbaf, qui avait déjà presque cinquante ans, n’avait pourtant pas l’étoffe d’un séducteur. De petite taille, bien enrobé, mou dans toute sa personne, les cheveux gras et peu soignés, il négligeait sa présentation vestimentaire. Ajoutez à cela une culture générale médiocre.

Ottokar de Kougnonbaf était plus rusé et plus sournois. Comme il le disait lui-même, la nature l’a nanti d’une intelligence supérieure et d’un corps d’athlète. C’est vrai qu’il avait la taille haute et la silhouette élégante. À quarante deux ans, il avait franchi un cap psychologique et dépensait toute son énergie à paraître jeune. Il avait teint en blond ses cheveux grisonnants, il pratiquait l’équitation, et surtout, la musculation. Dans son manoir, il avait une salle agrémentée de toutes sortes d’appareils pour gonfler ses biceps, triceps, quadriceps, pectoraux et abdominaux. À cet attirail, il avait ajouté un gros ballon fixé au sol et au plafond par deux solides paires de bretelles, qu’il frappait aussi bien que Mohammed Ali, et sur lequel il avait fixé le portrait de Lynda.

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copyright 2009 LILIANOF

 

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Mardi 10 novembre 2009
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Mardi 10 novembre 2009

Chapitre XXVI
Ottokar de Kougnonbaf

Les obsèques venaient de s’achever. Les cendres du roi Waldemar furent scellées dans un sarcophage de pierre au cœur de la crypte de la cathédrale, avec ses nombreux prédécesseurs.

À cette occasion, tous les aristocrates du royaume étaient venus des provinces les plus lointaines pour assister à l’événement et rendre à leur souverain leur dernier hommage. Est-il d’ailleurs judicieux de parler de lointaines provinces lorsqu’on sait que la superficie de ce royaume n’égale pas le double de celle de la Corse ?

Toute la noblesse syldure arpentait les jardins et galeries du château d’Arklow, parmi eux, à l’écart, deux hommes discutaient âprement. C’étaient les marquis Ottokar de Kougnonbaf et Miroslav de Bifenbaf.

« Notre bon roi est mort. Vive le roi ! » dit Kougnonbaf, cynique.

« Vive la reine ! » lui répond Bifenbaf.

« Naturellement ! Vive la reine ! Le vieux Waldemar n’a réussi à faire que des filles. Pas de dauphin, une dauphine.

– N’eut-il raté que cela durant son lamentable règne. Pas d’héritier ! Pour nous la honte et l’humiliation de devoir nous placer sous l’autorité d’une jeune femme !

– Ce monarque indigne nous a coupé les ailes ! Il a réduit à néant tous notre pouvoir. Il nous a bafoués.

– Nous devrons bientôt nous abaisser devant les paysans et les ouvriers, alors que nous étions naguère les maîtres de ce pays, nous les marquis et les ducs. Seul le roi pouvait nous refuser l’obéissance et nous donner des ordres. Et de plus, nous jouissions de toutes sortes de privilèges. Nous pouvions lever l’impôt dans nos villes. Nous n’avions de comptes à rendre à personne. Nous pouvions ponctionner le peuple à plaisir. Le roi prenait sa propre part et nous déterminions la nôtre. Le peuple nous servait grassement, nous étions riches et puissants.

– Hélas ! tout cela est bien fini ! » poursuivit Bifenbaf chargé de regrets. « Depuis que Waldemar est devenu un roi chrétien, il a foulé aux pieds nos traditions millénaires. Il a voulu instituer une monarchie parlementaire, fondée sur le principe de la démocratie : le règne du peuple ! Tel Robin des bois, le roi a dépouillé les riches pour nourrir les pauvres. Comme si les pauvres avaient besoin de manger ! Il s’est servi de notre argent pour construire de nouvelles écoles et une université. Comme si le peuple avait besoin de s’instruire !

– Il était temps que ce maudit roi quitte la scène.

– Il nous faut un roi qui ait l’autorité, la puissance, le pouvoir absolu, un despote qui enseigne à nouveau le peuple à marcher au pas, et si possible, au pas de l’oie. Un grand roi qui rétablisse la gloire des temps passés.

– La dynastie des Soussachnick-Sassouschnikof a vécu, voici venir celle des Kougnonbaf.

– Avez-vous oublié, cher Marquis, que le roi Waldemar nous a laissé une descendance ?

– Éva ? Nous la renverserons.

– Crois-tu qu’il soit si facile de destituer une princesse que le peuple aime tant ? Le peuple a droit à la parole, à présent.

– Cette petite sotte a suivi le même chemin que son père. Une petite sainte qui se croit déjà parvenue au ciel. Une fille trop occupée à nager dans ses livres pour diriger le royaume.

– Cette petite musaraigne voudra nous entraîner dans leur religion : « Il faut naître de nouveau sinon nul ne verra le royaume de Dieu. »

– Qu’avons-nous besoin d’une nouvelle naissance ? Une vie nous suffit, pourvu qu’elle soit remplie de richesse, de gloire, d’amour, de belles femmes et de bon vin. »

Cette petite phrase résumait à elle toute la philosophie du marquis. Son interlocuteur, adhérant à la même école, ajouta sur un ton indigné :

« Et ce sont ces plaisirs qu’on voudrait nous ôter ! Nous condamner à une vie morne et sans joie, une vie comblée de prière et de méditation !

– Une nation doit toujours adopter la religion de son souverain, c’est bien connu. Les Romains nous ont bien montré l’exemple : Depuis le jour où l’empereur Constantin s’est converti, les rôles ont été inversés : Ce sont les païens qui sont entrés dans l’arène pour servir de dessert aux lions.

– Quelle horreur !

– Résistons ! » déclara Ottokar volontaire. « Destituons la dynastie et instaurons une dictature athée. Nous ferons fusiller ceux qui auront suivi la foi de Waldemar et de sa fille. Nous expédierons la petite Éva en exil. Elle finira sa vie sur une île d’un demi-hectare au milieu de la mer Égée. Choisissons l’Albanie pour modèle : La bonne vieille Albanie d’Enver Hoxha ! Nous répandrons la terreur et la tyrannie.

– Nous ne sommes pas encore au pouvoir.

– Nous y parviendrons bientôt.

– Mais comment nous emparer de ce pouvoir tant convoité ? Userons-nous des armes et de la force ?

– Quelles armes ? Quelle force ? Avons-nous les moyens de lever une armée ? Nous n’avons plus une couronne pour nous saisir de la couronne. Notre cher Waldemar nous a tous dépouillés pour ses bonnes œuvres. Et fort de sa grande générosité, il doit en ce moment se faire bronzer au paradis. J’enrage !

– Nous devrons donc utiliser la ruse.

– Ce sera beaucoup plus facile. Éva est une fille docile et naïve. Elle n’a vraiment rien de commun avec sa sœur, Lynda, cette tigresse.

Miroslav soupira profondément :

« Ah ! Lynda !…

– Quoi ? « Ah ! Lynda !… » ?

– Je serais prêt à toutes les trahisons pour pouvoir la serrer dans mes bras.

– Seriez-vous prêt à trahir Lynda elle-même ?

– Si sa conquête était à ce prix.

– Vous êtes un peu fou, mon cher ami. »

Les deux compères, tout en conversant, avaient quitté la galerie, puis s’étaient arrêtés sur le perron, ils s’assirent fort peu protocolairement sur les marches. Miroslav avait allumé sa pipe et reprenait la discussion en tétant :

« À chacun nos désirs. Vous convoitez le trône, et moi je convoite Lynda.

– Nous la convoitons tous deux, cette royale puissance, mon cher Marquis. Mais pour l’heure, préoccupons-nous d’Éva ! C’est elle qu’il faudra déloger du trône de Syldurie. Elle est la muraille dressée devant nos ambitieux projets. Abattons-la !

– Comment s’en débarrasser ?

Sous l’emprise de la haine et de l’excitation, Kougnonbaf parlait de plus en plus fort, sans se soucier du voisinage :

« Je vous l’ai dit, Éva est une fille sans méfiance ni malice. Nous la séduirons, nous la détournerons de ses devoirs de reine, nous la trahirons, enfin, nous la traiterons comme le dernier maillon de cette race abhorrée, nous lui briserons les reins, nous la broierons, nous la piétinerons, nous l’anéantirons. »

Tel un général préparant ses troupes à la guerre, il avait prononcé ces derniers mots avec force et conviction. Puis les deux hommes  se levèrent pour faire demi-tour, c’est alors qu’ils virent Éva, toute proche d’eux, discutant avec deux femmes. Depuis quand était-elle derrière eux ?

« Nous aurait-elle entendus ? » glissa Miroslav inquiet dans l’oreille de son compagnon.

« Si c’est le cas, notre compte est bon ! C’est elle qui va nous anéantir. »

La princesse, en effet, quitta son groupe pour saluer les marquis.

« J’espère au moins ne pas vous déranger dans votre discussion. »

Miroslav devint très rouge et se mit à transpirer.

« En aucune façon, Votre Altesse, votre Maj…

– Il m’a semblé que j’étais le centre de vos conversations. »

Après le rouge intense, il devint brusquement livide, s’appuyant à la balustrade pour ne pas défaillir.

« Mais pas du tout, nous… nous disions… »

Heureusement pour lui, Ottokar de Kougnonbaf, bien plus rusé que lui, rétablit la situation par un triple salto avant :

« En effet, nous parlions de vous, chère princesse Éva. Nous évoquions votre courage, face aux moments difficiles que vous venez de vivre. Nous parlions aussi de Sa majesté votre père, qui nous a quittés au terme d’un règne si glorieux. Nous joignons nos voix et nos cœurs pour assurer Votre Altesse de toute notre compassion. Les mots nous manquent pour exprimer nos sentiments, mais nous voudrions demeurer à vos côtés pour vous apporter notre humble consolation et notre sincère amitié.

– Je vous remercie, mes chers amis, je n’ai jamais douté de vos sentiments et je saurais me confier à vous dans mes soucis. Vous saurez m’accorder le réconfort dont j’ai besoin en ces jours de deuil.

– Nous sommes vos serviteurs dévoués et n’aspirons qu’à vous plaire. Nous savons quelle lourde charge et quels durs sacrifices pèsent à présent sur vos royales épaules. Nous voulons partager avec vous ce fardeau pour vous le rendre plus léger.

– J’ai le cœur touché, vous êtes vraiment d’excellents amis.

– Nous savons aussi combien vous êtes sensible, comme votre cher père l’a été, à l’amélioration des conditions de vie du peuple. Votre combat est noble et juste, et il honore votre dynastie. Nous aimerions sincèrement combattre à vos côtés dans cette belle lutte contre la pauvreté et l’obscurantisme.

– Cette guerre, en effet, sera difficile à gagner, et je me réjouis de pouvoir compter sur des combattants tels que vous, dévoués à la cause de la démocratie. Je suis bien convaincue que nous remporterons la victoire, à plus forte raison si la noblesse de notre beau pays s’engage dans ce merveilleux élan d’altruisme. Ensemble nous changerons ce pays, nous en ferons un modèle aux yeux du monde. Votre règne sera l’un des plus prestigieux de notre histoire. Ô combien nous serons fiers d’avoir été de vos fidèles courtisans. »

Éva ouvrit grand les yeux d’étonnement en entendant ses dernières paroles :

– Comment ? Cher Marquis ? Comment se fait-il que vous ne soyez pas au courant des récents événements ?

– Quels événements ?

– Tout le monde ne parle que de cela !

– Nous étions fort préoccupés des affaires de nos villes, et nous avons débarqué à Arklow aussitôt après avoir été informé de la mort du roi.

– Vous ne lisez donc pas les journaux ?

– Nous n’avons pas le temps.

– N’avez-vous pas écouté ce qui se dit à la cour ?

– Prêter notre oreille à toutes ces rumeurs ! Nous sommes bien au-dessus de cela.

– Il faudra donc que je vous informe.

– Nous sommes suspendus à vos lèvres royales. »

Tous deux, en effet, attendaient impatiemment les étonnantes informations que la jeune princesse allait leur fournir.

« Savez-vous au moins que Lynda est de retour ? »

Bifenbaf, qui depuis l’intervention d’Éva n’avait plus dit un mot, poussa un long soupir langoureux :

« Ah !… Lynda !…

– Quoi ? « Ah !… Lynda !… » ? » demanda-t-elle sur un ton sévère qui accrut encore son malaise.

« Moi ? Je… Non, rien.

– Donc, Lynda est de retour, mettant un terme à ses aventures parisiennes. Vous le saviez ?

– Nous en avions ouï quelques échos, » hasarda Bifenbaf.

Et Kougnonbaf d’ajouter :

« Lynda est rentrée à la maison sans recevoir la correction qu’elle a tant méritée. Croyez-moi, si j’avais une fille comme celle-là…

– Qu’auriez-vous fait ?

– Je ne me serais pas gêné pour la rosser. Je lui aurais fait passer le goût de la fugue.

– Eh bien ! Vraiment, je vous le déconseille.

– Quand je pense que cette petite garce a dépiauté son pauvre père comme un lapin et qu’elle l’a usé jusqu’au tombeau !

– Vous ignorez donc le dénouement de l’histoire.

– Il y a eu un dénouement ?

– Comme le fils perdu de la parabole, elle est revenue brisée et repentie, et notre père, avant de nous quitter, lui a accordé son pardon.

– C’est incroyable ! » s’exclama Bifenbaf, qui commençait à sortir de sa torpeur.

« Seul notre Seigneur aurait pu manifester un tel amour, notre généreux père a vraiment vécu jusqu’à son dernier soupir les enseignements qu’il a trouvés dans les Évangiles.

– C’est incroyable ! » dit à nouveau Miroslav.

– Quant à moi, j’en ai tiré une leçon bien humiliante. Je me suis conduite comme le fils aîné, remplie d’égoïsme et d’orgueil, j’étais bien la plus mauvaise des deux, mais je cachais ma méchanceté sous un masque d’innocence.

– C’est incroyable !

– Mais pour moi, » reprit Ottokar, « Lynda reste Lynda, la perverse, la dégénérée. Sera-t-elle canonisée pour être revenue de Paris tout en guenilles ?

– C’est incroyable !

– Je vous interdis de parler ainsi de Lynda.

– S’il n’est personne pour lui faire payer le mal qu’elle a fait, moi je le ferai, » poursuivit Kougnonbaf, qui ne pouvait réfréner sa haine.

« Voilà des paroles bien présomptueuses. Ne craignez-vous pas que je les lui rapporte ?

– Rapportez ! Rapportez ! Ce n’est pas cette fille frivole qui va m’effrayer.

– Revenons à ce fameux événement dont je devais vous informer : Apprenez cher Marquis que le sceptre a changé de main. Ce n’est pas moi, la fille aînée du roi Waldemar qui régnerai sur la Syldurie.

– Vraiment ? Mais qui d’autre ?

– Lynda.

– Lynda ? »

Miroslav poussa encore un long soupir amoureux :

« Ah !… Lynda !…

– Elle-même.

– Lynda ! » s’écria Ottokar, tout excité. « Mais c’est impossible !

– C’est pourtant la vérité.

– C’est incroyable !

Cher marquis de Kougnonbaf, avez-vous toujours la prétention de la rosser ? Et d’ailleurs, je vous rappelle qu’elle pratique le kung-fu depuis l’enfance.

– C’est incroyable !

– Sur ces paroles, » conclut la princesse avec un sourire ironique, « je vous salue et vous souhaite une excellente journée.

– C’est tout de même incroyable ! »



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Dimanche 8 novembre 2009

Chapitre XXV
Paul Yssouvrez

Le commissaire invita ses deux collaborateurs à s’asseoir. Il resta un long moment silencieux, regardant l’un, puis l’autre. Il ne se souvenait déjà plus pourquoi il avait demandé à les voir.

Il pensait.

Il n’était pas fier de cette demi-journée. Il n’était pas
fier de lui.

Il pensait à ce sympathique restaurateur qu’on avait arrêté sans raison et qui ne semblait pas lui en vouloir.

Il pensait à Youssouf et Valérie qui s’aiment malgré leurs différences de culture. Il avait devant lui celle qui avait molesté la jeune femme, alors qu’elle ne l’avait pas menacée.

Il pensait surtout à Moussa, ce petit garçon terrorisé, arrêté sous les yeux de ses camarades de classe.

Aucun de ces gens n’est un malfaiteur, et pourtant…

Il s’interrogeait sur sa longue carrière, sur l’océan qui séparait la carrière dont il rêvait en entrant à l’école de police et celle qu’il avait vécue. Il remettait en question la notion du bien et du mal, du juste et de l’injuste, qu’on lui avait inculquée et à laquelle il avait adhéré sans réserve.

Il pensait aussi à Mohammed et Mamadou, ces délinquants insaisissables, trafiquants de stupéfiants et d’articles de contrefaçon. Ils n’étaient que des alevins dans le vivier du crime. Étaient-ils de vrais voyous, ou plutôt des victimes auxquelles la société n’a donné aucune chance…

« Alors, Mansinque ! Mais qu’est-ce que vous fabriquez ? nom de nom ! »

Ces paroles autoritaires tirèrent le commissaire de sa méditation. Un petit bonhomme se tenait devant lui, tout agité. Un petit bonhomme ! Disons un mètre soixante pour être généreux. La cinquantaine, le nez long et les oreilles pointues, le front dégarni et les cheveux tirés en arrière, le regard hargneux.

« Vous dictez votre autobiographie ou quoi ? Voilà une heure que j’essaie de vous joindre. Votre téléphone sonne toujours occupé.

– Ah ! Bon ? Tiens ! C’est curieux.

– Peut-être que vous avez mal raccroché, chef, » hasarda Fabien.

En effet, le petit homme découvre le combiné, toujours posé sur le bureau. Et le voilà qui éclate de colère, agitant ses petits bras dans tous les sens, s’élevant sur la pointe des pieds pour paraître plus grand.

« Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Vous ne voulez pas qu’on vous dérange ? Vous vous croyez où mon vieux ? À Paris-plage ? Le Ministre m’avait prévenu : Vous êtes un sacré fumiste. Mais je vais vous mater, moi, vous et votre équipe de guignols. Vous allez mériter votre salaire, c’est moi qui vous le dis, ou bien vous prendrez la porte. Des incapables et des nonchalants, je n’en veux pas dans mon service. De l’action, que diable ! De l’action ! Vous servez la République et la République a besoin de serviteurs dynamiques, par d’une trâlée d’avachis. J’ai été nommé ici pour mettre tout le monde au pas. Il y a des choses qui vont changer, beaucoup plus que vous pouvez l’imaginer, non seulement dans le commissariat, mais dans l’arrondissement. La vraie justice arrive enfin. Je serai comme de Funès dans le « Grand restaurant » : Servile envers les puissants, impitoyable envers les faibles.[1]

– C’est exact.

– Et arrêtez de répondre « c’est exact » chaque fois qu’on vous dit quelque chose. Ça exaspère tous vos collègues.

– C’est exact.

– Vous n’allez pas rester longtemps les bras croisés. Nous avons une mission. Éradiquer la délinquance, et la délinquance a une couleur. Tous les bronzés sont suspects. Ce sont eux qu’il faut surveiller de près. Et nous avons des objectifs fixés par le ministère. Vingt cinq mille expulsions avant la fin de l’année. Alors, mettes-vous au boulot, bande de méduses.

– Non, de pieuvres, » rectifia Fabienne avec un sourire moqueur.

« Qu’est-ce que vous me chantez là ? Bon ! Ce n’est pas le moment de vous affaler. Je me suis promené dans le quartier, j’ai parlé aux gens, je leur ai promis de débarrasser l’arrondissement de toute cette racaille. Vapeur et haute pression !

 Chez Saoudi, en face, ils vendent des nettoyeurs.

–Je vous apprendrai à vous en servir. Il faut nettoyer la Goutte d’Or, nettoyer le Dix-huitième, nettoyer Paris, nettoyer la France. Ah ! La France ! Je veux une France propre ! Propre et caucasienne !

– Justement, ce matin, nous n’avons pas été oisifs : Quatre arrestations. Quatre dangereux agitateurs, et sans papiers par surcroît.

– Très bien, Mansinque, très bien ! Vous voyez qu’avec un peu de bonne volonté… Et qui sont-ils ?

 Diallo Moussa, Xi Ling Yang, Ozdenir Youssouf, Ozdenir Valérie.

 Valérie ? Vous êtes sûr ?

 C’est exact.

 On peut l’appeler Zoulika, si ça vous fait plaisir ? » dit Fabien.

« Mais ce n’est pas possible, voyons ! La communauté turque n’est pas du tout intégrée : Ils parlent entre eux, ils se marient entre eux, ils vivent entre eux.[2] Où sont-ils ?

– En garde-à-vue.

– Malheureusement nous n’avons toujours pas reçu l’ordre d’expulsion pour ces individus. Cette maudite bureaucratie nous entrave toujours. Il va falloir les relâcher. Mais tenez-les à l’œil. Moi, je m’en vais, j’ai rendez-vous avec le Ministre de l’Intérieur. »

Le petit bonhomme quitta la place aussi discrètement qu’il était entré.

Chacun s’essuyait le front, personne n’osait lâcher de commentaire.

Fabienne dit enfin :

« Qu’est-ce que c’est que cet excité ?

 Vous aurez tout le loisir de le connaître, » répondit Mansinque. « C’est notre nouveau patron.

– Ça nous promet de belles crises de nerfs.

–C’est exact.

– Rappelez-moi son nom, chef.

– Yssouvrez. Commissaire divisionnaire Paul Yssouvrez. »

Les deux jeunes policiers se regardent :

« Il me rappelle vaguement quelqu’un, » fit remarquer Fabienne à son collègue.

– À moi aussi.

– Mais qui ? »



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[1] Dixit Nénesse.

[2]           Dixit Nénesse.

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Jeudi 5 novembre 2009

Chapitre XXIV
Youssouf

Une âpre discussion à l’extérieur du bureau tira le commissaire Mansinque de sa mélancolie :

« Plus vite que ça, l’arabe, ou je te casse la figure.

– Je ne suis pas arabe, je suis turc.

– Décidément, c’est la journée !

– C’est Youssouf ! » s’écria Valérie, bondissant de joie.

Duval, le dernier participant à cette courageuse mission entra à son tour, poussant avec lui un étrange personnage, de type méditerranéen, en bleu de travail, casque de chantier, couvert de poussière de ciment, et déchaussé. Les deux époux s’embrassent sans retenue. Youssouf, voyant le visage contusionné de Valérie, s’écrie enfin :

« Mais, dans quel état tu es ! On t’a battue ?

– C’est cette teigne, là, qui m’a frappée.

– La teigne peut encore coller des châtaignes.

– Après ce que vous m’avez déjà mis, je ne suis plus à compter les beignes.

– Maudite pieuvre ! » murmura Youssouf en regardant furieusement Fabienne, « Si je ne me retenais pas !

– Eh bien ! Ne te retiens pas, lâche-toi au contraire, que je t’éclate le crâne comme une vielle potiche de terre cuite.

– Fabienne, » tempéra Fabien, « calme-toi ! Tu en as déjà assez fait pour la journée. Garde tes forces.

– Qui es-tu, toi, d’abord ? » interrogea le commissaire.

« Youssouf Ozdenir. Ouvrier maçon, et mari de Valérie Ozdenir, que vos pieuvres ont molestée sans raisons.

– Sans raisons ! C’est la meilleure ! tu veux les savoir mes raisons ?

– Calme-toi, Fabienne !

– Ah ! C’est donc toi le fameux Ozdenir ? » dit Mansinque avec la satisfaction d’un marseillais qui vient de pécher un goujon de la taille d’un silure. « Ozdenir de tels propos.

– Vous l’avez déjà sortie tout à l’heure, celle-là, chef.

– Maintenant elle est moins drôle.

– C’est exact. À nous deux, Ozdenir. Où sont tes chaussures, pour commencer ?

– Je les ai laissées à l’entrée.

– Mœurs de sauvages ! » murmure Mansinque.

« Il n’a pas peur qu’on lui vole ses godillots, » fait remarquer Dumont.

« Dans un commissariat, ce serait un comble ! » ajoute Duval.

« Bon ! » reprit le commissaire. « Tu t’appelles Ozdenir. Qu’est-ce que tu fais dans la vie, à part nous casser les rotules ?

– Je vous l’ai déjà dit : Je suis maçon.

– Où ?

– Chez Mourat Yildiz.

– Chez Yildiz… Yildiz… Yildiz mais Yinefontpas. Elle est bonne aussi, celle-là. Vous ne trouvez pas ?

– Non.

– Je préférais l’autre.

– C’est exact. Bon. Monsieur Yzdinir …

– Ozdenir.

– C’est exact. Monsieur Ozdenir, votre séjour à Paris touche à sa fin. Direction le pays natal. Nous avons de quoi vous faire expulser. Vous voyez ce dossier ?

– Les renseignements fonctionnent bien, chez les pieuvres.

– Pourquoi toujours « les pieuvres » ? Tu ne peux pas dire comme tout le monde : « Les poulets, les flics, les keufs, les poulagas » ? »

Ce dernier mot fit réagir Fabien qui se mit à chanter :

 « Les poulagas de Seine-et-Oise
M’ont cueilli comme une framboise.
Le juge m’a dit en se marrant :
Vous en prenez pour vingt ans. »

« Ça y est ! » soupire Duval. « Le voilà reparti avec Brassens !

– Ah non ! Perret.

– C’est exact. Mais j’ai posé une question : « Pourquoi les pieuvres ? »

– Comme beaucoup d’ouvriers turcs, j’ai travaillé quelques années en Allemagne.

– Et pourquoi tu n’y es pas resté en Allemagne ?

– Mais parce que la France, c’est tout un symbole, c’est un rêve. La France, c’est toute une espérance. La France, c’est le premier état républicain. C’est la France qui a fondé la démocratie. La France, c’est la liberté. La révolution, la libération de Paris, tout ça c’est la France. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen, c’est la France. « La France humiliée, mais la France libérée… » disait le Général. « La France aux yeux de tourterelle », disait le poète.

– Il a dit ça le poète ? » demande Fabienne, l’air bête.

– Aragon, » répond Valérie en bonne enseignante.

– C’est exact. Mais la France n’est pas une fleur que toutes les abeilles d’Algérie où d’ailleurs peuvent butiner. Et tu n’as pas répondu à ma question : « Pourquoi les pieuvres ? »

– Parce qu’en Allemagne, on ne dit pas « les poulets », on dit « les taureaux » ou « les pieuvres » : « Die Polupen sind da. Die Polupen sind überall. » Les pieuvres sont là. Les pieuvres sont partout.

– Les pieuvres, répète Mansinque, l’air sceptique. Vingt-deux les pieuvres. Oui, après tout, pourquoi pas ?

 Moi, » dit Fabienne, « j’aimerais bien être une pieuvre. Une vraie pieuvre. Avec une matraque dans chaque tentacule, je t’en étale huit d’un coup. »

Youssouf était plus réaliste :

« Moi si j’avais huit bras, le patron me donnerait quatre fois plus de boulot.

– Savez-vous que la pieuvre est un animal très intelligent ? » fit remarquer Fabien. « Donnez-lui une crevette dans un bocal, elle est capable de dévisser le couvercle pour récupérer son casse-croûte.

– C’est exact.

– Tandis qu’un poulet, c’est stupide, » poursuivit Fabienne. « Vous avez déjà vu un poulet prendre un pot de confiture entre ses pattes et l’ouvrir avec ses ailes ? Et d’ailleurs, pourquoi « les poulets » ? Pourquoi pas les hippocampes ou les ornithorynques ? »

Fabien avait une réponse à cette étrange question. Peut-être est-ce la bonne :

« À l’origine, on disait « les hirondelles ». »

Dumont l’interrompit :

« Comme les oiseaux qui font leur nid dans la soupe de Xi Ling Yang.

– On disait « les hirondelles » à cause des bicyclettes de Saint-Étienne dont ils étaient équipés. Au fil des ans, les hirondelles ont grossi et sont devenues des poulets. La prochaine génération dira peut-être : « Vingt-deux les dindons ! »

Son collègue Duval était admiratif :

« Quelle science, Dufour !

– Mais moi, je veux m’en aller, » dit Mousa. « J’ai rien fait. »

Le commissaire conclut :

« Pas question de t’en aller, toi. Revenons à nos pieuvres. Mettez-moi tout ça en garde-à-vue, en attendant les ordres. Dumont et Duval, retournez au travail. Dufour et Dumoulin, restez ici. J’ai encore besoin de vous. »

Dumont et Duval sortirent en emportant le couple franco-turc, ainsi que le pauvre Moussa qui protestait de plus belles :

« Mais moi je ne veux pas y aller ! J’ai rien fait ! »



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Mercredi 4 novembre 2009

Chapitre XXIII
Xi Ling Yang

Des sons confus se font à nouveau entendre dans le couloir.

« Vous vous méprenez, honorable représentant de la loi. Xi Ling Yang commerçant respectable.

– Avance, chinetoque, et ferme-là !

– Et ça continue ! » soupire le commissaire.

Un troisième policier lui introduit un homme d’une cinquantaine d’année, de type asiatique - on s’en serait douté ! -

« Qui est-ce encore, celui-là ?

– Xi Ling Yang, honorable commissaire. Le Palais de l’Empire du Dragon de la Muraille de Chine et du Yang Tsé Kiang. Spécialités asiatiques. Très bon, pas cher. »

À la vue de ce noble chinois dont le calme contrastait avec l’agitation des protagonistes qui s’entassaient dans son bureau, le commissaire Mansinque sentit défiler dans tout son être les idées reçues concernant les asiatiques en général, leur cuisine en particulier.

« Et qu’est-ce qu’on sert dans ton restaurant ? De la queue de lézard farcie aux œufs de dinosaures ?

– Pas queue de lézard, honorable commissaire, » réfuta tranquillement le restaurateur, de son accent nasillard. « Très bonne cuisine chinoise. Et pas cher. Pâtés impériaux, rouleaux de printemps, salade de crabe, chop suey, poulet aux champignons noirs, riz nature, riz cantonais, porc aux ananas, crevettes au curry, canard laqué, potage chinois aux nids d’hirondelles.

– Nids d’hirondelles ? » demanda Mansinque, à la fois indigné et dégoûté. « Vous servez à vos clients de la soupe aux nids d’hirondelles ?

– Honorables français manger crottin de chèvre, humbles chinois manger nids d’hirondelles.

– Mais c’est horrible !

– Ce sont des nouilles tressées en forme de nids, » expliqua Fabien. « Je vais manger chez Xi de temps en temps. Vous devriez y aller aussi, c’est excellent. Et ce n’est pas cher.

– Manger des œufs pourris depuis cent ans !

– Et des queues de lézard ! » ajouta le policier Dumont

– C’est exact.

– Est-il permis d’être aussi bête ? » pensait Fabien, secouant la tête horizontalement.

« Bon ! Revenons à nos lézards… à nos moutons. Pourquoi m’avez-vous amené ce type ?

– On a fait une perquisition dans son restaurant.

– Et vous avez trouvé des cochonneries, du poisson pourri, des œufs pas frais, de la viande avariée, des souris dans le frigo ?

– Ah non, chef ! Du point de vue de l’hygiène tout est impeccable, il n’y a rien à dire. Nickel ! Même les œufs étaient de la veille.

– Mais bien sûr ! Des travailleurs clandestins ! Il y en a partout chez eux. Déjà Chirac en avait une peur bleue, des Jaunes. Il n’aimait pas les Africains parce qu’il trouvait qu’ils sentaient mauvais. Les Chinois c’est autre chose. Chirac, il n’arrivait pas à vendre ses ticheurtes à cause d’eux. Ça l’agaçait vachement. On en a fait des razzias dans les restaurants chinois ! Quelle époque ! On venait avec des cars de police entiers devant le restaurant. On trouvait toujours une pauvre fille qui n’avait pas ses papiers. On l’embarquait. C’était le bon temps !

– Même les Jaunes, ça travaille au noir ? » demanda Dumont qui, lui aussi maniait l’humour policier avec maestria.

« C’est exact. Et qu’est-ce que vous avez trouvé, chez le Chinois ?

– Rien chef. Absolument rien. Tout est en ordre. Le personnel est en règle, la comptabilité est en règle. Tout est en règle.

– Alors pourquoi m’avez-vous amené cet imbécile, puisqu’il n’a rien fait ?

– Moi non plus je n’ai rien fait, » dit Moussa qui s’était fait oublier.

« Toi ta gu…Tais-toi !

– Je ne pouvais pas rentrer les mains vides, chef. De quoi j’aurais eu l’air devant les copains ?

– C’est exact.

– Bon alors qu’est-ce qu’on en fait ?

– Vous le laissez partir.

– Moi aussi je peux partir ? J’ai rien fait.

– Toi tu restes ici et tu la fermes.

– Merci honorable commissaire, » dit Xi Ling Yang, penchant son corps en avant. « Voici ma carte. Très bon restaurant. Cuisine chinoise la meilleure du monde, après cuisine française, bien entendu. Pour vous, prix d’ami.

– On t’a à l’œil. Fais bien attention à ce que tu mets dans ta soupe aux nids. On finira bien par t’avoir. »

Xi Ling Yang prit congé. Mansinque s’étala sur son bureau avec un profond soupir, prononçant imperceptiblement des jurons de commissaires. Il se sentait aussi ridicule que celui de Courteline, celui-là même qui était prêt à faire coffrer un individu qui lui rapportait une montre perdue. Notez que l’auteur de ces lignes s’est déjà fait accuser par les gendarmes d’Eure-et-Loir d’avoir lui-même cassé un clignotant de sa ZX pour escroquer les assurances. La fiction atteint à peine la réalité.



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Lundi 2 novembre 2009

Chapitre XXII
Valérie

Une voix de femme dans le couloir interrompit cette discussion :

« C’est une honte ! Vos méthodes sont dignes de la Gestapo.

– Boucle-la, sauterelle, ou je t’enfonce un coup de boule.

– J’ai déjà mon compte, merci. »

« Ça c’est Fabienne ! » dit fabien avec un sourire.

« C’est ma maîtresse d’école ! » s’exclama Moussa, dont le visage montrait une joie soudaine.

Fabienne entre dans le bureau, elle aussi sans frapper, s’en étant visiblement rassasiée sur la jeune femme d’une trentaine d’années qu’elle poussait avec brutalité.

Moussa courut vers elle et serra sa taille dans ses bras, sans remarquer qu’elle saignait des lèvres et du nez, et que son arcade sourcilière présentait des marques de contusion.

« Madame Ozdenir. J’ai eu si peur !

– Moi aussi, Moussa, je me suis beaucoup inquiétée pour toi. Mais ne crains rien. Tout va bien se passer, tu verras. »

La jeune femme prit alors l’enfant dans ses bras.

« Mais qu’est-ce qui vous est arrivé ? Vous vous êtes battue ?

– Oui, je me suis un peu battue.

– Ça vous fait mal ?

– Un petit peu. Mais ce n’est rien. Ça va passer.

– Vous nous dites toujours que ce n’est pas beau de se battre.

– Je me suis battue pour toi, mon petit Moussa, et j’en suis fière.

– Est-ce que c’est bientôt fini ce mélodrame ? » interrompit le commissaire. « D’abord, qui est cette fille ?

– Une écervelée qui s’oppose aux forces de l’ordre, » répond fabienne.

« Une amie des droits de l’homme, » riposte madame Ozdenir.

« Une ennemie des valeurs républicaines.

– Une ennemie du racisme et de la bêtise.

– Une tête de pioche.

– Et vous une tête à claques.

– Tu en veux ? Je vais t’en donner moi, des claques. Tu fais bien d’en parler.

– Vous ne me faites pas peur.

– Tu as tort de ne pas avoir peur.

– Arrêtez toutes les deux, » intervient Mansinque. « Mademoiselle Dumoulin, expliquez-moi d’où sort cette furie et qu’est-ce qu’elle a fait ?

– Elle a rien fait !

– Toi ta gueule ! On ne t’a rien demandé.

– Oh ! Tu dis des gros mots, Monsieur le Commissaire.

– Bel exemple pour la jeunesse ! » ironise la jeune enseignante.

« La ferme !

– Quelle richesse dans le vocabulaire ! Il pourrait se présenter au Goncourt.

– Parfaitement, j’ai passé des concours pour être commissaire. Mais je ne vois pas le rapport.

– C’est la réponse à laquelle je m’attendais. »

Sans prévenir, Fabienne lui donne une bonne gifle.

« Je vais t’apprendre à te payer la fiole de la Police.

– Laissez-la tranquille. Vous n’avez pas le droit, » cria moussa, agitant les bras pour frapper une adversaire bien plus forte que lui.

« Tu vas te calmer ou je te fabrique un menton à la Charles-Quint.

– Si vous touchez un seul des cheveux crépus de cet enfant…

– Qu’est-ce que tu feras ? Méfie-toi, tu as un cerveau, moi j’ai des muscles.

– Je l’ai appris à mes dépends.

– Arrêtez de vous chamailler, » coupa Mansinque agacé. « J’ai posé une question. J’attends toujours une réponse.

– Cette chipie a entravé l’action de la Police.

– Cette harpie m’a rouée de coups.

– Elle a insulté des représentants de l’autorité.

– C’est faux !

– Elle a aussi injurié la personne du Président de la République.

– C’est exact ?

– C’est même pas vrai ! » crie Moussa.

« Toi la ferme !

– C’est faux ! » répondit l’institutrice, essayant de retrouver son calme. « Je n’ai pas même prononcé le nom du Président. J’ai seulement montré mon mécontentement face à la nouvelle politique d’exclusion. »

La sonnerie du téléphone interrompit à nouveau le débat.

« Crétin de téléphone ! » grogne Mansinque en décrochant. « Allo !… C’est exact ! »

Le commissaire raccroche, puis pose aussitôt le combiné sur le bureau, car le commissariat du XVIIIe Arrondissement n’est pas équipé au plus moderne en matière de communication.

« Ainsi, au moins, il ne nous dérangera plus. Maintenant je vous écoute. Des détails sur cet incident. »

Fabienne ouvrit la discussion :

« Nous sommes intervenus, selon les ordres, avec Dufour, Dumont et Duval à l’école Jacques Prévert. Nous avons interpellé le jeune Moussa Diallo. C’est alors que cette folle nous a agressés. J’ai laissé mes collègues prendre le sans-papiers, et nous avons discuté toutes les deux entre amies.

– On peut dire qu’elle a des arguments percutants !

– Il ne fallait pas s’attaquer à nous.

– Quatre policiers armés comme des légionnaires qui se ruent sur un enfant. Le pauvre petit était terrorisé. Quatre policiers et deux voitures pour un élève de CM1. J’avais de bonnes raisons d’être en colère. Avouez-le. Elle a laissé partir ses collègues. Elle m’a empoigné par le bras et m’a conduite dans une ruelle derrière l’école, et là, elle m’a façonné la figure comme vous pouvez le voir.

– Un peu de chirurgie esthétique, ça n’a pas pu lui faire de mal. Vu la tête qu’elle a.

– C’est exact ! Euh ! Je n’ai pas vu la tête qu’elle avait avant. Mademoiselle Dumoulin, vous exagérez peut-être un petit peu. »

Puis il se tourna vers madame Ozdenir, l’air menaçant :

« Quant à toi, apprends qu’on ne s’oppose pas aux forces de police dans leur mission. Donne-moi ton nom et ton prénom. Et que ça saute !

– Vous êtes autorisé à me vouvoyer. Nous n’avons pas gardé les oies ensemble.

– C’est exact. Veuillez, s’il vous plaît, avoir l’extrême obligeance de décliner votre identité. Et que ça saute !

– Ozdenir. Valérie Renoncé, épouse Ozdenir.

– C’est un nom ça ? » demande Fabienne en haussant les épaules.

« Ce n’est pas français, » répond Mansinque.

– C’est breton, » précise Fabien qui croit savoir mieux que les autres.

« C’est exact.

– Ce n’est ni français, ni breton, ni exact. C’est turc.

– Vous n’avez pourtant pas une tête de turc, » objecte Mansinque.

« Ah ! Vous trouvez ? » ironise Valérie.

« Je veux dire que votre type est caucasien.

– Elle a peut-être un type caucasien et un mec turc. »

Fabienne nous avait déjà prévenus : c’est ça l’humour policier.

« Je suis beauceronne. Renoncé c’est un nom du pays.

– C’est exact.

– Vous n’en savez rien.

– Je suis de Cloyes, d’un village à côté.

– Mon mari est né à Izmir. Smyrne pour les anciens. »

Le non antique, pas plus que le nom moderne de cette cité hellénique, n’évoquait rien au commissaire qui, pourtant, se mit à réfléchir.

« Voyons… Ozdenir… ça me rappelle vaguement quelque chose… Ozdenir… Il me semble bien que j’ai un dossier. »

Il commence à chercher dans ses tiroirs.

« Voyons voir ça… Ozdenir… Ozdenir… Ozdenir de tels propos…

– Elle est bonne celle-là, chef, » relève Fabien.

« C’est promis, » ajoute Fabienne, « je la fais calligraphier, encadrer, et je vous l’offre pour votre départ en retraite.

– Ozdenir… Ozdenir… Ah ! Voilà ! Ozdenir. »

Le commissaire consulte avec sérieux le dossier qu’il vient d’extraire de son classeur, puis se tourne vers Valérie.

« Youssouf Ozdenir. C’est lui votre bonhomme ?

– C’est mon mari.

– Décidément, vous êtes une belle paire de casse-rotules.

– Pourquoi ?

– Regardez-moi ce dossier ! Installé illégitimement en France depuis 1998. Pas de carte de séjour, pas de carte de travail. Qu’est-ce qu’il fait, à part parasiter la France ?

– Il mérite son salaire. Il travaille dans le bâtiment.

– Travail au noir ?

– Il paye les cotisations sociales, comme tout le monde. Il paye ses impôts. Nous avons une vie respectable et nous revendiquons le respect.

– J’attends son mandat d’expulsion. Il va bientôt retourner à Smirnir.

– Izmir. Eh bien je le suivrai en Turquie.

– Ne nous abandonnez pas, madame Ozdenir, » supplia Moussa. « On a tellement besoin de vous. Vous êtes si gentille. On vous aime tous. Même si nous ne sommes pas toujours bien élevés.

– Tu seras toujours dans mon cœur, Moussa.

– Et ce gars, » reprit Mansinque, « s’est imaginé qu’en épousant une française, il épousait aussi une carte d’identité. Mais ça ne se passe pas si facilement ; surtout maintenant. Nous avons un ministre de l’immigration et de l’identité nationale.

– Ce que vous dites est ignoble. Nous nous aimons. Est-il interdit de s’aimer sous la Cinquième République ?

– Elle a raison, » ajouta Fabien toujours aussi rêveur. « Quoi de plus beau que l’amour. « Moi je t’offrirai des larmes de pluie venues de pays où il ne pleut pas. »

– Jacques Brel, » précisa Valérie.

« C’est exact.

– Moi j’ai bien envie de lui en remettre une », conclut Fabienne.



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Jeudi 29 octobre 2009
Chapitre XXI
Le commissaire Mansinque

Le téléphone n’arrêtait pas de sonner, ce matin-là, au bureau du commissaire.

« Allo !… Commissariat du Dix-huitième Arrondissement… Commissaire Mansinque… C’est exact… C’est exact… C’est exact… C’est exact… C’est exact… C’est exact… »

Le commissaire raccroche avec un soupir. Les bateaux et cocottes de papier éparpillés sur son plan de travail témoignent d’une intense activité.

« Des incapables ! » grommelle-t-il, « Tous des incapables ! Je fais équipe avec un vrai troupeau de bons à rien ! J’en ai ras le képi et plein la vareuse ! »

Le vieux Bourel n’était plus loin de la retraite, ce qui explique son habilité aux pliages. Sa motivation, reconnaissons-le, était proportionnel aux jours bien comptés qui le rapprochaient du grand départ. Chaque matin, avant de commencer sa journée, il rayait d’un trait rectiligne, sur son calendrier de facteur, le jour entamé.

Il repassait dans la tête le déroulement de sa carrière et maugréait à tout propos.

« Quelle idée aussi ! Qu’est-ce qui m’a pris de m’engager dans la police ? Qu’est-ce qui m’a pris de passer le concours d’inspecteur, puis celui de commissaire, et de les réussir ? Comme s’il n’y avait pas d’autres métiers ! Et me voilà condamné à croupir ici, secondé par un paquet d’abrutis dans ce commissariat pourri d’un arrondissement pourri de cette ville pourrie. Quand je pense que j’avais demandé la Haute-Loire ! Ah ! Vivement ce soir que je me couche ! Et vivement demain matin que je me relève ! »

Mais il pensait surtout à cette fameuse retraite qu’il voyait comme la guérison de tous les maux.

« À moins que le gouvernement que je sers avec tant de zèle ne nous recolle encore une année de cotisations. Ah ! Mais non ! Pas question ! À soixante ans je rends ma plaque ! Place aux jeunes ! Je vais retrouver ma Beauce natale. Elle ne m’a jamais paru aussi belle que maintenant. Comme les mats d’un voilier au bout de l’océan, la cathédrale baignée dans les champs de blé. Les couchers de soleil qui enflamment les nuages. Les moulins de bois et de pierre, moulins à vent d’hier. Les éoliennes, moulins à vent d’aujourd’hui. En attendant, je peux encore perdre quelques cheveux dans ce commissariat délabré de cet arrondissement délabré, et supporter cette équipe de gougnafiers, de brasse-bouillons, de pouillassoux, de bétraviaux et de pautrassiaux ! En particulier ces deux énergumènes, belle paire de jobards ! L’un qui ne parle que de Brel, de Brassens, de Ferrat, et j’en passe. Et l’autre excitée ! Celle-là elle remue de l’air, elle brasse du vent avec ses avant-bras. C’est à croire que le Président lui a donné des leçons particulières ! Et pour ce qui est des résultats : Deux cent soixante treize au-dessous de zéro ! L’inefficacité absolue ! »

La sonnerie du téléphone le tira de ses sombres pensées.

« Maudit téléphone ! Si je pouvais le balancer par la fenêtre et si un autobus pouvait lui rouler dessus ! »

Il le laissa sonner près d’une minute pour laisser croire qu’il était très occupé, puis il aboya dans l’appareil :

« Allo ! »

Puis aussitôt, il poursuivit d’un ton doucereux :

« Allo ! Bonjour monsieur le Préfet de Police… Commissaire Mansinque… C’est exact… C’est exact… C’est exact… C’est exact… »

« Qu’est-ce que c’est que ce cirque encore ? »

En effet, il entend dans le couloir une petite voix d’écolier :

« Mais j’ai rien fait, moi ! »

À laquelle répond la voix sévère de Fabien :

« Toi, tu la fermes, ou je t’en colle une !

– Mais je n’ai rien fait ! »

Le commissaire Mansique escamote rapidement ses productions artistiques. La porte de son bureau s’ouvre. Fabien investit la place en tenant par le bras un petit africain effrayé.

« Alors, Dufour ! On entre ici comme dans un moulin ?

– J’ai rien fait, Monsieur le policier.

– Toi, on ne t’a rien demandé.

– Mais j’ai rien fait.

– Alors, qu’est-ce qu’il a fait, ce petit garnement ?

– Moi j’ai rien fait. »

Fabien Dufour reprit la discussion :

« Chef, vous nous avez envoyé en mission à l’école Jacques Prévert. Vous vous en souvenez ?

– C’est exact.

– Et vous nous avez demandé d’appréhender un individu en situation irrégulière.

– C’est exact.

– Eh bien ! Le voilà. C’est ce petit morveux.

– J’ai rien fait.

C’est ce qu’on va voir, » gronda le commissaire. « Montre-moi tes papiers.

– Des papiers ? J’en ai pas, moi ! Il ne m’a même pas laissé prendre mon cartable. Mais j’ai rien fait. On était en pleine dictée. Quatre policiers sont entrés. Ils ont dit : « Qui est Moussa Diallo ? ». J’ai répondu : « C’est moi. » Ils m’ont emmené dehors. La maîtresse a voulu me défendre, et du coup ils l’ont emmenée aussi. Mais j’ai rien fait. J’aurais préféré rester à l’école, et pourtant je n’aime pas les dictées.

– Tu n’as rien fait ? Tu vis dans la clandestinité. Tu te nourris sur le dos des Français comme un parasite. Tu n’as pas de carte de séjour, pas de carte de travail, pas de carte d’identité. Rien. Depuis combien de temps vis-tu en France ?

– Mais depuis toujours, Monsieur. Je suis né à Paris.

– Tu es né à Paris ? Et tu as quel âge ?

– Huit ans et demi, Monsieur.

– Et voilà presque neuf ans que tu vis en France sans papiers, sans statut de citoyen. Heureusement, il y a des choses qui vont changer dans ce pays. Nous ne sommes plus sous Mitterrand.

– Mais moi je n’ai rien fait. Mitterrand non plus, il n’a rien fait. Est-ce que je vais aller en prison ?

– Mais non ! Rassure-toi, mon petit, tu n’iras pas en prison. On va te ramener chez toi.

– C’est vrai ? Je vais rentrer chez moi ? Vous connaissez mon adresse : 12, rue de la Goutte d’Or, Paris XVIIIe.

– Alors là tu te fais des illusions. On ne te ramène pas chez toi rue de la Goutte d’Or. On te ramène chez toi au Mali.

– Mais je ne veux pas y aller au Mali. Je ne connais personne là-bas. C’est à Paris que j’ai tous mes copains, et mes copines, et mon école.

– Eh bien tu te feras de nouveaux copains maliens, dans une nouvelle école malienne.

– Et ma mère ?

– Ta mère ? Elle s’en va avec toi, direction Bamako, et bon vent ! »

Fabien prit une expression gênée qu’il communiqua inconsciemment à son chef. Le commissaire avait le sentiment d’avoir commis une gaffe, mais il ne comprenait pas laquelle.

« Justement, chef, au sujet de sa mère, nous avons un petit problème.

– Un problème ? »

Avant que Fabien ait pu formuler une réponse, le téléphone se remit à sonner.

« Ah ! Ce téléphone ! Allo !… C’est lui-même… C’est exact… C’est exact… C’est exact. »

«  Le diable l’emporte ! » ronchonna-t-il en raccrochant. « Nous disions donc : Un problème avec sa mère ?

– Quand les collègues sont entrés dans l’immeuble, rue de la Goutte d’Or, elle s’est défénestrée.

– Morte ?

– Non. Une jambe cassée. Elle va rester un bon moment dans le plâtre. Elle a eu de la chance.

– C’est exact. Et son père ?

– Décédé. Le sida fait des ravages dans ces pays-là.

– C’est exact. »

Fabien se sentait attendri par le regard désemparé du petit garçon.

« Qu’est-ce qu’on fait du petit ? On va devoir le garder ici.

– C’est exact.

– Pauvre gamin ! Je pourrais bien le loger chez moi en attendant.

– C’est interdit par le règlement. Mets-le au violon pour cette nuit. Cela nous donnera le temps de réfléchir.

– J’ai rien fait ! » s’écria Moussa terrifié.



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Mercredi 28 octobre 2009

Chapitre XX
L’heure du veau gras

Des bruits confus et des éclats de voix venus de l’extérieur interrompirent ce pénible entretien.

« Que se passe-t-il encore ? » dit Éva agacée en allant vers la porte.

Mais avant qu’elle ait pu ouvrir, le sergent Borowitch entra, tout agité.

« Eh bien ! Soldat ? » dit le roi. « Que signifie cette agitation ?

– Sire, une jeune fille déguenillée s’est introduite dans le palais.

– Alors, chassez-la, Sergent ! » s’interposa la princesse de plus en plus irritée. « Ce n’est pas une petite vagabonde qui va vous effrayer !

– C’est que... cette fille prétend être la princesse Lynda. »

Personne ne disait mot. On lisait la stupeur sur tous les visages. Celui de Waldemar s’illuminait, mais il craignait d’être déçu. Si cette jeune fille n’était qu’une vagabonde, il en mourrait pétrifié.

« Mais, sergent Borowitch. Vous avez déjà vu Lynda. Vous connaissez son visage. Si c’était elle, vous l’auriez reconnue.

– À vrai dire... elle lui ressemble un peu. Elle a les mêmes yeux. »

Le militaire était extrêmement troublé. Personne au château n’avait oublié les yeux superbes de la princesse. Aucun doute ne lui était possible. La mendiante qui avait escaladé la grille ne pouvait être aucune autre.

« Faites-la entrer, » dit le roi.

Le sergent introduisit la jeune aventurière dans le salon. C’était bien Lynda, mais comme elle avait perdu de sa superbe ! Ses pieds étaient nus et enflés car ses chaussures n’avaient pas survécu à la marche forcée. Ses habits étaient usés, imprégnés de sa sueur. Son visage terreux était vieilli et enlaidi par la fatigue, ses cheveux collés par la transpiration et la poussière ne donnaient nulle envie d’y passer la main. Seuls ses yeux avaient gardé leur beauté.  Elle déposa sur le plancher son sac à dos et sa guitare.

Oubliant son handicap, le vieux roi se leva, marcha en claudiquant et alla se jeter dans les bras de sa fille. Ses mains collaient à ses cheveux tant ils étaient sales. Il prononça son nom avec passion :

« Lynda !

– Père !

– C’est bien elle ! » s’exclama Borowitch ému. « C’est ma princesse ! »

Plus personne ne prêtait attention à Éva.

« Que va-t-elle faire de moi ? » pensait-elle avec angoisse. « Je suis perdue. Il est temps qu’à mon tour je disparaisse. »

Et elle fit quelques pas à reculons vers la petite porte. En cette méchante petite sœur, elle voyait son pire ennemi. Elle l’imaginait déjà, devenue reine, rétablir le peine de mort et l’autocratie. Elle se voyait déjà jetée au cachot en pâture à des geôliers cruels qui l’auraient torturée et violée avant de la mener sur l’échafaud. Elle envisageait d’aller se tirer une balle dans la tempe.

Mais la curiosité l’emportant sur la peur elle resta debout près de la petite porte, celle qu’on ne remarque pas et ne franchit jamais.

« Mon père, » lui dit Lynda en collant sa tête contre sa poitrine, « comme tu as blanchi ! Comme ton front s’est ridé ! C’est à cause du chagrin que je t’ai donné.

– Aujourd’hui je t’ai retrouvée, je retrouve aussi ma jeunesse.

– Père, punis-moi comme je le mérite. J’ai une lourde dette à payer. Je te rembourserai. Je travaillerai toute ma vie, jour et nuit comme une esclave. J’irai creuser dans les mines de cuivre, et c’est encore trop bon pour moi.

– Ne dis pas de sottises, ma petite fille. Ta mauvaise conduite est pardonnée, ta dette est apurée.

Ainsi tu n’as pas été égorgée par un malfrat, tu ne t’es pas jetée sous une rame de métro. Les rumeurs te disaient morte, et tu es bien en vie. Laisse-moi regarder ton visage. Tu n’as pas beaucoup changé. Tu as toujours d’aussi beaux yeux. Ils vont réduire tous les petits marquis de la cour à ta merci.

– Oh ! Père ! »

Puis, après un court silence :

« C’est donc vrai, tu m’aimes toujours autant ?

– Je n’ai jamais cessé de t’aimer. Ce soir, nous allons faire une fête digne des Pharaons pour célébrer ton retour.

– Oh ! Père ! Non ! Et ta promesse de ne plus dilapider le trésor public à des futilités ?

– Juste une toute petite fois.

Après de longs moments d’étreinte, Lynda quitta les bras de son père pour se tourner vers Wladimir. Les jambes de Waldemar, qui ne le portaient plus depuis des mois se fatiguaient. Il reprit sa place dans sa chaise d’invalide.

« Maître Wladimir. Je n’ai pas le courage de vous regarder en face. J’ai été vraiment détestable à votre égard. Oserai-je vous demander de me pardonner ?

– Altesse, j’ai toujours aimé votre intelligence, votre espièglerie, votre vivacité d’esprit, vos réparties percutantes et incisives à la fois, ces vérités qui nous font mal quand on les reçoit en plein visage. Je reconnais tout de même que la dernière fois, vous avez frappé un peu fort. Vouloir me piétiner les dorsales ! Ces jeux-là ne sont plus de mon âge.

– Dois-je comprendre que vous me pardonnez ? Oh ! Merci ! Vous êtes un bon maître. »

Et ce disant, oubliant qu’il était, justement, un maître, elle alla sans retenue se jeter dans ses bras.

« Quand est-ce que je reprends les cours de grec ? Nous en étions restés à l’enclitique et au proclitique.

– Qui rendent Votre Altesse neurasthénique et lui donnent la colique. »

Cette réplique du maître, qui avait bonne mémoire, fit rire toute l’assistance, sauf Éva, bien entendu.

« À vous aussi, Sergent Borowitch, je demande pardon. Je vous ai fait punir pour un caprice auquel vous ne m’avez pas cédé. Vous en avez pris quinze jours.

– C’est vrai, Altesse, je m’en souviens. Quinze jours pendant lesquels j’ai fait les quatre cents coups dans la caserne, avec mes copains. On s’est bien amusés. Je vous en suis vraiment reconnaissant.

– À ce que j’apprends, vous êtes un joyeux fêtard. »

Elle offrit au militaire un baiser sur la joue qui le fit rougir.

« Rassurez-vous, » dit-elle un rien moqueuse, « je fais toujours cet effet-là aux messieurs en uniforme. »

Puis elle s’avança vers sa sœur, qui n’avait toujours pas exécuté son projet d’aller se griller la cervelle, mais qui n’avait pas non plus quitté sa place vers la sortie.

« Et toi, ma pauvre Eva, que j’ai battue et martyrisée. Combien je regrette ces gifles que je t’ai données. Rends-les-moi. N’aie pas peur de frapper. Mes joues sont à toi. »

Lynda s’élança vers elle pour l’étreindre.

« Ne me touche pas. Tes mains sont sales, et tu pues. »

C’est vrai qu’elle ne sentait pas la lavande, notre Lynda ! Cruellement humiliée, elle répondit simplement, baissant la tête :

« Il n’y a pas que ma peau qui est sale et qui sent mauvais. Mon cœur aussi. »

« Qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne me sens pas bien, » dit soudain Waldemar.

Il crispa son visage, tenant la main sur son cœur.

« Je comprends... l’effort pour me lever... une telle émotion. Ma poitrine ! Ça me serre. Eva, étends-moi sur mon lit. Borowitch, allez chercher le docteur Ivanov. Lynda, va prendre une douche, je veux que tu sois belle pour mon enterrement. »

Aussitôt, le roi fut reconduit à sa chambre, on alla promptement quérir le médecin royal. Lynda partit se laver. Wladimir, à qui aucun ordre n’avait été donné resta seul dans la vaste salle. Il méditait sur ce singulier événement. Le retour de l’enfant perdu produisant un bonheur presque unanime. Cet enfant qui était mort et qui revient à la vie.

Il pensait avec inquiétude au bon roi Waldemar : son cœur fatigué allait-il résister ? Lynda devrait-elle aujourd’hui même changer ses haillons contre un manteau royal ?

Il essayait de comprendre l’attitude d’Éva. Comme elle l’avait déçu ! Sous cette couverture de gentillesse, de sens moral et de piété se cachait tant de jalousie, de haine, de rancune ! Il suffit donc d’une pincée de levain pour faire lever toute la pâte.

Et voici notre petite Lynda ! Celle qui a tant su se faire haïr sait maintenant se faire aimer. Curieux changement : les gentils deviennent méchants et les méchants deviennent gentils.

Au bout d’un long moment, la porte s’ouvrit. Éva entra. Le médecin avait ordonné qu’on le laissât seul avec son malade. Seul auprès d’elle, Wladimir se sentait gêné. Ils ne se regardaient pas, se parlaient encore moins.

Lynda revint beaucoup plus tard. Il faut dire qu’elle avait mis du temps à s’astiquer et que le résultat méritait bien l’attente. C’était à présent une vraie princesse telle qu’en rêvaient autrefois les enfants, enveloppée dans une belle et longue robe, les cheveux tressés avec soin, le visage frais, les lèvres et les yeux maquillés avec discrétion. Wladimir ne pût retenir son admiration :

« Altesse, comme vous voilà élégante ! Et votre parfum est exquis. »

Lynda répondit à son maître par un sourire plein de charme. Elle alla se placer à distance de sa sœur. Chacune d’elle regardait la pointe des chaussures de l’autre. Le silence était lourd.

Enfin, ce fut le docteur Ivanov qui pénétra dans la salle.

« Vos Altesses, je suis désolé, Sa Majesté a vécu.

Il s’est éteint tranquillement, sans souffrance. C’est un infarctus du myocarde. Son visage reflétait la paix. Avant de nous quitter, il m’a parlé de sa relation avec Dieu, de sa certitude d’avoir fait les bons choix pour sa vie et d’aller à la rencontre du Seigneur. Mais ses dernières paroles ont été pour Vos Altesses. Il m’a chargé de vous dire combien il vous aimait, toutes les deux, et combien il espère vous voir continuer la marche sans lui, animées d’un même amour.

– Je vous remercie, docteur Ivanov, » lui répondit Éva. « Veuillez nous laisser seules. Vous aussi, maître Wladimir. S’il vous plaît. »

Voici les deux sœurs ennemies maintenant face à face. Aucune n’osait regarder l’autre dans les yeux ni lui adresser la parole.

Lynda parla enfin :

« C’est moi qui l’ai tué. »

Il y eut encore un silence pesant et interminable. Puis Éva dit enfin, d’un timbre mal assuré :

« Tu ne dois pas te trouver coupable. Je suis la véritable parricide. Tu as frappé la première, mais je lui ai porté le coup mortel.

– Eva, tu es la seule à me refuser ton pardon. Faut-il que je te supplie ?

– C’est inutile.

– Alors, je ne te supplierai pas. Je dois être punie pour mes fautes, j’accepte la sanction. Te voilà reine, à présent, et je suis ta prisonnière. Voici mon cou, livre-le à la hache du bourreau. »

En disant cela, elle incline son corps et projette en avant son buste et sa magnifique chevelure, dégageant sa nuque.

– Tu sais très bien qu’il n’y a plus de bourreau en Syldurie. Père a mis le dernier en retraite anticipée. D’autre part j’ai une bonne nouvelle pour toi. Je suis tombée en disgrâce. Ce qui signifie que tu es la nouvelle reine de Syldurie. Cela signifie aussi que je suis à ta merci. Je n’attends aucune pitié de ta part.

– Que dis-tu ? »

À partir de cette exclamation, les deux filles, inconsciemment, commencent à se rapprocher l’une de l’autre.

« Je comprends ta surprise, Lynda. Je ne suis plus la petite princesse bien aimée. C’est ton front qui portera la couronne.

– Comment est-ce possible ?

– Je ne t’ai pas pardonnée, tu n’as aucune raison de pardonner la haine que j’ai accumulée contre toi.

– Mais quel crime as-tu donc commis ?

– J’ai trop honte pour le dire. Surtout à toi. Si tu étais arrivée un quart d’heure plus tôt, et si tu avais entendu ce que j’ai dit à Père, tu m’aurais au moins assommée, avec quelques-unes des gifles dont tu possèdes le secret. Et je les aurais méritées, celles-ci.

– De quel droit oserai-je te juger, envisager de te punir à plus forte raison ?

– La jalousie. Voilà ce qui m’a perdue. Je t’ai toujours enviée. Ta beauté, ton intelligence, ta belle voix, ton habileté à manipuler tout le monde. Quand tu es partie, j’étais la seule à m’en réjouir. Te voilà de retour, je suis la seule à m’en lamenter.

– Nos caractères sont différents, c’est vrai, » répondit Lynda émue, « mais j’aurais lieu, moi aussi, d’envier tes qualités. Tu te déprécies, surtout quand tu te crois moins belle que moi.

– C’est vrai que tu sens bon.

– J’ai aussi parfumé mon cœur. »

En effet, Éva et Lynda, maintenant toutes proches, peuvent se sentir et se toucher. Lynda reprit après un silence :

« Te souviens-tu de cette histoire du fils perdu ? L’ingratitude et la méchanceté du jeune homme. Son arrogance. L’attrait du pays lointain. La disette. Les cochons. Et le retour, la tête entre les jambes. C’est mon histoire. Tu te rends compte ? Jésus a raconté ma vie à tous ceux qui voulaient bien l’écouter.

– Il a aussi raconté la mienne : ce grand frère égoïste, hypocrite et borné. Voilà bien mon portrait sans retouche.

– Je t’aime, grande sœur. Est-ce que tu refuses toujours de m’embrasser, maintenant que je suis toute propre ? »

Les jeunes princesses s’embrassèrent longtemps. Chacune d’elle avait enfin trouvé la paix.

« Ma petite Lynda. Je te retrouve enfin ! Faut-il que le deuil vienne assombrir ce jour de Joie ?

– Nous serons bientôt réunis, avec notre mère aussi. Nous ne sommes que des stagiaires sur cette terre.

– Tu as raison.

– J’ordonnerai qu’on nous construise un trône à deux places.

– Tu voudrais que nous dirigions le royaume ensemble ? En tandem ?

– N’est-ce pas une merveilleuse idée ?

– Oh ! Non ! La politique n’est pas ma passion. Je me suis tourmentée pendant des années à l’idée de devoir régner un jour. Et toi, tu as un caractère trempé comme une épée. Tu sauras faire taire ces maudits marquis avides de pouvoir. C’est vraiment une chance pour la Syldurie que je sois écartée de la couronne. Tu seras une reine bien meilleure que moi. J’ai une autre vocation. J’écrirai des livres utiles pour l’instruction du peuple. Je visiterai les malades dans les hôpitaux. J’irai dans les quartiers pauvres apporter du pain et du réconfort.

– Et moi je poursuivrai la tâche que Père avait entreprise. Je combattrai la pauvreté, l’injustice et l’obscurantisme.

– Ce voyage à Paris t’a transformée, et il m’a ouvert les yeux.

– « Ta archaïa parelphen, idou gegonen kaïa ta panta. »

– Pardon ?

 – « Les choses anciennes sont passées, toutes choses sont devenues nouvelles. »



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Mardi 27 octobre 2009

 

Chapitre XIX
La verrière

Lynda resta quelques jours en garde-à-vue. Elle dormit au chaud, mangea à sa faim. Elle aurait dû se faire arrêter plus tôt. Elle subit quelques interrogatoires, puis, la République décida qu’elle avait suffisamment de clandestins et de sans papier à s’occuper pour en rajouter avec une fêlée qui se prenait pour une princesse royale. Il fut donc décidé de l’éjecter du territoire le plus rapidement possible. Pour une fois, l’administration travaillait vite. En moins d’une semaine, elle fut conduite en camion blindé à l’aéroport Charles de Gaulle, puis menée dans l’avion, entourée de deux gendarmes, les mains menottées derrière le dos comme une criminelle. Arrivée à Sofia, ils la sortirent de l’avion et lui libéra les poignets. À sa grande surprise, ils l’abandonnèrent sur la tarmac et reprirent place à bord.

« Et moi ! Qu’est-ce que je fais, maintenant ?

– Toi ? Tu te débrouilles.

– C’est gai ! »

Plus de 400 kilomètres séparent Arklow de la capitale bulgare. La route traversait des régions montagneuses, presque inhabitées, les chaussées étaient souvent étroites et dégradées.

Lynda saisit ses bagages et se mit à marcher vers la sortie de l’aéroport. Ses semelles, de plus en plus usées, laissaient entrer sous ses pieds le graviers qui la meurtrissaient.

Elle s’éloigna de la ville, voyageant d’abord en auto-stop. Puis, son expédition devint plus difficile : à pied, en tracteur-stop, parfois même en voiture à cheval, dormant dans les granges, mendiant du pain, volant des pommes, rossant quelques voyous, chassée à coup de fourche par des paysans…

Pendant ce temps, rien n’avait changé au palais du roi. Waldemar, vieilli de vingt ans dans sa chaise roulante, noyait ses regards dans la verrière. Wladimir se tenait à l’écart, dans ses livres. Éva, debout près de son père, en avait assez.

« Père, je suis si triste de te voir dans cet état. Le docteur Ivanov te l’a encore dit : tu devrais quitter Arklow, partir dans les montagnes, changer de décor. Oublier. Oublier surtout.

– Comment pourrais-je oublier, ma pauvre fille ? Comment le pourrais-je ?

– Souviens-toi qu’il y a un an seulement, tu étais encore capable de monter à cheval. En quelques semaines, tu es devenu un vieillard. Depuis que ce monstre est parti au loin, tu as perdu goût à la vie.

– Comme tes mots sont durs. Lynda n’est pas un monstre, c’est une adolescente frivole. Elle ignore tout de la vie. J’ai bien voulu la lui enseigner, mais je suis un piètre professeur. Elle s’est échappée du foyer, avide de liberté. Ce monde cruel qui nous environne lui fera connaître ce que je n’ai pas su lui apprendre. Elle reviendra, meurtrie, les ailes brisées, implorant notre secours.

– Elle ne reviendra pas. Pourquoi t’obstiner ? Écoute les conseils de ton médecin : pars en vacances, ne pense plus à elle. Oublie-la. Elle nous a fait trop de mal. Tu partiras en fauteuil roulant, tu reviendras en galopant.

– Je ne partirai pas. Je resterai devant cette verrière jusqu’à ce qu’elle revienne. Je veux être ici pour l’accueillir.

–Ton entêtement nous tuera.

– Elle a fêté ses dix-neuf ans, à présent. Comme elle a dû changer. Et j’espère qu’elle a mûri. Tu sais, la jeunesse est un défaut dont on se corrige un peu tous les jours. Tu seras étonnée quand elle reviendra. Son caractère se sera forgé. Elle sera plus juste, moins égoïste. Elle aura un peu de gratitude envers son vieux père.

– Ce qu’il faut entendre ! La gratitude, la reconnaissance, l’amour du prochain, ce sont des mots absents de son dictionnaire. Tout ce qu’elle connaît, c’est le désir : désir de posséder, désir d’écraser, désir de briser, désir de tourmenter. Ah ! Pauvres de nous !

– C’est vrai. Mais rappelle-toi cette parole : « Dieu fait grâce aux humbles et résiste aux orgueilleux. » Lynda a dû la sentir, cette résistance. C’est la seule qui puisse l’arrêter : La résistance de la grâce. Elle aura de belles expériences à nous conter quand elle reviendra.

– Père, elle ne reviendra pas. Elle ne reviendra plus. Tu l’attends depuis si longtemps. Chaque jour, du matin au soir, devant cette baie vitrée, à regarder au loin. Tu ne fais plus rien d’autre. Chaque jour, tu crois la voir au fond du parc, et c’est un jardinier ou un domestique. Père, je ne veux pas ajouter à ta tristesse, mais tu sais bien ce qui se dit dans toute la Syldurie : On prétend qu’elle s’est suicidée dans le métro parisien. D’autres rumeurs affirment qu’elle a été assassinée dans des circonstances mystérieuses. Abandonne cet espoir d’un chimérique retour.

– Voilà des rumeurs qui se contredisent. Et comme toute rumeur, ce sont des mensonges. Je suis bien convaincu qu’elle est vivante, et toujours aussi belle. Tant que je n’aurai pas vu son corps gracieux étendu dans le bois d’un cercueil, je croirai qu’elle est en vie. Et je resterai immobile, dans ce fauteuil d’invalide, devant ce verre, résigné, attendant ce jour merveilleux.

– Un jour merveilleux pour toi, mais pour moi ce sera un jour de deuil. J’ai trop de peine à te voir languir d’amour pour cette harpie. Tu sais combien je la hais. Depuis ce jour où elle m’a... ah ! Mon Dieu ! J’ai les joues en feu quand je repense à ces gifles. La douleur, l’humiliation...

– Eva ! Ma pauvre fille ! Voilà une rancune bien amère pour une malheureuse paire de gifles.

– J’ai cru sentir ma tête éclater sous la force de ses mains.

– Elle m’a fait bien plus de mal qu’à toi. Je devrai la haïr davantage. Est-ce qu’elle ne m’a pas humilié, moi ? Mon peuple me montre du doigt comme un père lâche et un roi pusillanime. Ne m’eut-elle volé que mon argent. Elle m’a volé mon honneur, mon espérance, mon amour de père. Elle m’a aussi volé ma vie et ma santé. C’est à cause de sa cruauté que je suis devenu cette loque impotente. Toi, tu deviendras bientôt une jeune reine, pleine de vigueur et d’intelligence. Moi, je suis anéanti. Sans espoir. Et pourtant, je l’aime, et je l’aimerai jusqu’à ma mort. C’est ma fille, que ta mère bien aimée a enfantée dans la souffrance et la tendresse. Haïr Lynda, ce serait me haïr moi-même.

– C’est elle qui remplit ta vie. Toujours elle ! Et moi qui suis-je ? Ne suis-je pas aussi ta fille ? Est-ce que ma mère ne m’a pas enfantée dans la souffrance et la tendresse, moi aussi ? Je ne compte donc pas pour toi ? Que faut-il que je fasse pour que tu comprennes que j’existe ? Dois-je te faire pire que ce qu’elle t’a fait ? Que dois-je faire ? J’ai toujours été auprès de toi. Toute petite fille déjà, j’ai obéi à tes ordres. Que dis-je ? À tes caprices. Alors que l’autre ruait comme une petite jument. J’ai toujours pris plaisir à faire ta volonté, à te choyer, à te cuisiner de bons petits plats, à te soigner quand tu étais malade. Est-ce que tu m’as aimée, moi ? Qu’est-ce que je suis pour toi ? La princesse héritière ? Le dernier recours de la dynastie ? Mais moi je m’en moque, de la dynastie, et je m’en moque du trône de Syldurie. Ce que je réclame, c’est un peu d’amour et d’attention. Mais tout l’amour que tu possèdes, tu l’as donné à cette vipère. »

Le visage amaigri du vieil homme se colorait de joie lorsqu’il parlait de sa fille perdue et de l’espoir profond de la retrouver, celui d’Éva, au contraire, se crispait. Elle s’agitait, trahissant la haine qu’elle avait nourrie pour sa jeune sœur et l’exaspération de voir son père s’obstiner à l’aimer.

« Éva, ma pauvre enfant ! Qui t’a fait croire une telle chose ? Je ne t’aimerais pas suffisamment, moi ? Si je n’ai pas su te le montrer, ou si je t’ai offensée, je te supplie de me le pardonner. Je t’implore, ne me garde pas cette amertume.

– Supplier, implorer, ramper. Voilà le roi de Syldurie ! Toujours face contre terre !

– Enfin, mon pauvre amour, tu devrais me comprendre. J’ai la chance de t’avoir tous les jours à mes côtés, de pouvoir contempler à chaque instant ton visage qui me console, bénéficier à chaque instant de ta bienveillance et de ta gentillesse. Tandis que Lynda, ta pauvre petite sœur, est allée elle-même plonger dans une piscine remplie de requins. Trouves-tu indécent que je m’inquiète pour elle ?

– Lynda ! Lynda ! Lynda ! Lynda ! Encore Lynda ! Toujours Lynda ! Je te parle de moi. Pour la millième fois j’essaie d’attirer ton attention, et tu me reparles de Lynda. Il y a une frontière interdite, et tu l’as franchie. Je hais Lynda, et je te hais aussi, parce que tu ne vis que pour elle. C’est elle qui vit en toi. Tu es devenu cet être que j’exècre. Pour moi Lynda est morte, et toi, tu mourras bientôt, et Lynda aura enfin cessé d’exister dans ma vie. Je serai enfin libérée. »

Il se fit un profond silence. Éva, la vertueuse princesse, avait-elle bien pris conscience de la gravité de ses paroles ? Wladimir, gêné, faisait semblant de ne pas entendre. Le roi releva enfin la tête alourdie par ce nouveau chagrin.

« J’ai été assassiné deux fois : par elle il y a un an, et par toi aujourd’hui ? Un vieillard peut-il survivre à deux coups de poignard dans le cœur ? »

Puis, faisant pivoter sa chaise roulante, il se tourna vers Wladimir, toujours le nez enfoui dans ses recherches.

« Maître Wladimir, vous venez d’être témoin de ce déplorable incident.

– Bien malgré moi, Sire. La vie familiale de votre Majesté ne me concerne pas, mais tout en vaquant à mes études, j’ai entendu votre conversation.

– Et quelle est votre opinion ?

– L’humble instituteur que je suis n’est pas qualifié pour juger des affaires royales, et je suis bien embarrassé pour donner mon avis. Certes, l’attitude de la princesse Eva est infiniment regrettable. Néanmoins, je pense que Son Altesse a prononcé ces paroles malencontreuses sous la pression de la colère, et qu’elles ne sont pas le reflet de sa pensée. »

Hélas, c’est en vain que le philosophe avait tenté de tempérer la situation. Éva donnait libre cours à sa haine, si longtemps réfrénée :

« Ce sont des paroles qui blessent et qui tuent. Mais j’ai trop longtemps attendu pour les dire. Comme un volcan retient son feu dans le ventre de la terre, j’ai laissé ma colère et ma haine s’échauffer au fond de mon cœur. Jusqu’au jour où la masse de rochers cède sous la pression de la lave. C’est maintenant le jour de l’éruption, et le jour de la dévastation.

– Le roi Waldemar n’a plus de filles, » répondit le père, des sanglots dans la voix, « et la Syldurie n’a plus de reine. Une telle trahison ne peut se concevoir. Maître Wladimir, rédigez s’il vous plaît l’acte qui écartera la princesse Eva de ma succession au royaume. Je n’aurai plus qu’à signer de mon sceau.

– La royauté ne m’intéresse pas, » dit la princesse avec dédain.

« Le jugement de votre majesté n’est-il pas un tant soit peu sévère ?

– Je vous en prie, maître Wladimir. Cette décision est cruelle pour moi aussi. »

Obéissant à son roi, Wladimir tira du tiroir du bureau où il travaillait une feuille de ce même papier à en-tête royal qui offrait à Lynda une richesse presque intarissable. Celui-ci allait porter dans ses lignes la disgrâce d’Éva.  Le servant rédigea, le roi signa. Le pli fut cacheté irrévocablement.

« Sire, » avança le savant en lui tendant la lettre, « permettez-moi seulement une question : qui vous succédera sur le trône de Syldurie ?

– Lynda.

– Lynda ne reviendra pas, insistait cruellement Éva ; Elle est morte. »

Toutes ces émotions avaient donné à Waldemar un semblant de vigueur, son visage paraissait moins ridé, ses mains s’agrippaient aux accoudoirs de son fauteuil d’invalide et il paraissait même oublier sa paralysie et tenter de se tenir debout.

« Lynda est vivante, » riposta-t-il avec dans la voix l’assurance que donne l’espoir. « Elle reviendra. Elle régnera. Et je pourrai la serrer dans mes bras avant de mourir.

 – Et si elle ne revient pas ?

– Au cas où ma pauvre fille aurait raison, si je meurs avant son retour, Dieu décidera entre une nouvelle dynastie ou une république. »



Copyright 2009 Lilianof

Par Lilianof - Publié dans : Sylduria - Communauté : auteurs dramatiques chrétiens
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